Chronique 1

Je marchais, rue Nationale, à la fois tendu et gêné. Je n'avais de cesse de tourner la tête, à droite, à gauche, en haut, en bas, etc. Je regardais plus ou moins les immeubles, les devantures, les rues, pas trop les gens. Puis j'ai jeté un coup d'oeil sur ma droite, sur une rue qui allait vers les Halles : elles se découpaient de trois-quart au bout de cette rue, elle même découpée à cause de l'angle aigu qui m'empêchait de voir les numéros la moitié des numéros. Pairs ou impairs. J'ai été tenté de ralentir parce que j'ai trouvé ça assez beau. Un type passait à ce moment, marchant à grande enjambées. Je me souviens que j'ai pensé à une photo d'une place d'une ville du Nord, une place pavée qui était un grand parking, avec de vielles voitures, genre années 80 ou 90. Les Citroëns CX, les premières Clios, peut-être même une 2 chevaux, bref, ce genre là, avec les couleurs vives et pas métallisées, un truc un peu kitsch dans mon souvenir. Sur cette photo, il y avait ce même type qui passait, le plan était le même. Si je savais faire, puis si j'avais eu le matériel, bref, j'aurais aimé prendre cette photo, des Halles, parce que je me souviens que ça m'a fait un truc, cette lumière, les Halles, avec les arcs en métal qui soutiennent la structure beaucoup plus légère. C'est 1900, 1920, autour, c'est organique, quoi. Art déco ou art nouveau ? Je sais jamais.

A peine plus loin, j'ai jeté un coup d'œil sur ma gauche, cette fois ci, et puis il y avait une toute petite rue, qui semblait avoir été épargné des grandes rues géométriques qui font comme une saignée dans le plus pur style Haussman, sauf qu'ici c'est d'un autre. J'ai repensé à cette rue un peu plus tard, quand j'ai lu que les petites rues favorisent l'entretien de lien de voisinage, en relation avec une appropriation de l'espace plus aisé, et de là une construction identitaire plus localisée, la vie de quartier. C'était une jolie rue, un peu en bordel, aussi, mais malgré tout je trouvais qu'elle était bien, là.

En fait, je crois que je cherche un bon prétexte : je cherche à vous parler de rien. Je tiens à me défendre, ça a été important pour moi, ça, parce que c'est presque la seule chose à laquelle je tiens à me rappeler de cette journée. Mais soyons un peu honnête. Ma meilleure chance de ne rien oublier est le récit chronologique.

Je me réveille ce jour là. J'ai d'abord la sensation douce du drap chaud qui m'entoure dans son nid rassurant. Puis assez vite je sens que j'ai des crampes aux jambes, ce qui m'arrive de temps à autre et qui me tire d'un rêve. En fait, je sue abondamment et j'ai très peur. Mais les choses s'améliorent vite, parce que je me rends compte que je suis chez une amie. Je me souviens pas trop de ce que j'ai pu faire hier, sauf le début de soirée. Il me semble que nous sommes rentrés à pied, donc avant le premier métro. Elle dort encore. J'attrape la bouteille d'eau à coté de moi, et je la bois presque d'un seul trait. J'ai un mal de crâne infernal. C'est dû à la déshydratation que cause l'absorption en trop grande quantité d'alcool, si l'on ne boit pas d'eau en proportion suffisante. Je n'en ai pas bu du tout. Paraîtrai que certains alcools, comme la vodka, donnent moins mal à la tête le lendemain matin. Ça, j'en ai pourtant bu... Mais encore, j'essaie d'abuser de vous. Je retombe dans ce travers. Je ne me suis pas véritablement levé le matin, au moment de ce cauchemar qui a eu lieu vers 7 heures, je pense. En réalité je n'avais pas trop dessaoulé et je me suis rendormi. La deuxième fois que je m'éveille, là, le drap est froid et je ne suis plus dans un cocon. La fille n'est plus non plus dans son lit. La couette est en boule par terre. J'ai très froid, c'est sans doutes à cause de ça que je me réveille. J'enfile ma chemise par dessus mon débardeur, sauveur de mes nuits, fidèle parmi les fidèles, puis mon pantalon. Je regarde sur la table. Pas de mot. Pas de café. J'en fais.

Elle ne reviens pas, et il est déjà plus de quatre heures. Mon mal de tête va mieux. Je rentre chez moi. Il y a l'épisode par lequel j'ai commencé, les deux rues. J'ouvre la lourde porte en bois, peinture écaillée. Je vous mets des détails, ça fait plus romanesque, je peux vous cacher la réalité, du coup. Et puis vous ne savez pas trop si j'invente. La première chose qui me frappe quand je rentre, c'est la fraîcheur. Par une curieuse combinaison, l'alcool, la fatigue, le soleil et la lumière déjà basse - il est presque 5 heures - je suis suant et j'ai les yeux plissés, le front contracté comme ces paysans qui travaillaient dur, l'été. C'est une idée que j'aime bien, j'aimerai bien ressembler à ça : ces vieux qui travaillent la terre, comme dans les documentaires de Depardon. Donc je rentre et mon front se déplisse en même temps que la fraîcheur frappe mes bras humides et ma nuque, et je ne suis plus ébloui du tout. Tout porterait à croire que tout va bien, en ce moment. En effet, ça va pour le moment. Je rentre dans mon appartement, lumineux parce qu'il est exposé nord-est et qu'à cette heure, la façade est toute éclairée. Je vais ouvrir ma fenêtre, et un reflet d'une fenêtre de l'immeuble en face me frappe. Je me suis fait avoir, on dirait. Je suis complètement aveuglé, ça me désoriente, je trébuche et je tombe. Si mes voisines voyaient ça, elles seraient contente de leur journée. Je me fais un peu mal au dos en tombant sur ma table basse. Je me rassemble. J'attrape ma bouteille de porto, qui est à portée. Comme dans la chanson d'Brel « Du porto, qu'tu rapportas, de la porte des Lilas ». Je bois un trait et je pleure.

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