Les choses commencent toujours le matin : mais pas du tout au réveil ni au café, ou sous la douche. Non, elles commencent dans le froid, sur les pavés humides enserrés de bâtiments, d’immeubles de quatre étages normands. Elles commencent avec la brume venant dans la mer, dans le silence. On ne voit alors que quelques lève-tôt fuyant la boulangerie, rentrant craintifs leurs chiens. Pour eux, les choses ne commencent pas.
Mais si l’on traite les choses avec respect, si l’on est attentif à chaque instants que l’on peut dérober, sinon à la faucheuse, au moins à une sorte de mutisme glacial de l’univers, pour formuler, même dans sa tête, quelque chose de nouveau, comme un étonnement, alors on a une chance de, raisonnablement, ne pas devoir se tirer une balle. On a une chance de vivre.
Alors les horizons se succèdent, la jouissance de rien du tout et les pieds humides d’être dans la tourbe. Ou peut-être une belle mélodie perdue dans la tête, un doux air de trombone ou de trompette.
Tu tends le pouce sur le bord d’une route une fois sorti du dédale de la ville. Tu vois passer un vieux camion de maraîcher, des bagnoles et puis un homme s’arrête et t’emmène à Compiègne, sous-préfecture de l'Oise, ou dans n’importe quelle préfecture ou sous-préfecture de province. La lumière, qui perçait et envahissait les plaines du pays de Bray, un peu halogène et éblouissante, s’est alors perdue pour éclairer d’un morne la place de la gare où tu fumes des cigarettes en attendant un train. Tu en donnerai volontiers, mais tu dois te contenter d’approuver une vielle réac, pour la satisfaire, qu’elle te quitte ! Parfois elle part, et alors elle t’a fait rater la rencontre de Laura. Laura te demandais du feu, pour sa cigarette, et tu lui as donné, et tu n’as volé qu’un regard à la convention, et c’était un sourire. Et alors la vieille s’en va, et tu es vide alors tu lis le journal comme on regarde dans le vide, quelques instants. Et puis tu cherches Laura des yeux, regardant la baie vitrée de la gare qu’elle te cachais, et tu ne la vois pas, et tu es désemparé quand elle croise ton regard et tu l’esquive.
Trois trains partent dans la demi-heure suivante : Elle attend, lisant Georges Sand, et tu tentes d’arrêter de penser à elle, parce qu’elle ne prendra pas le train avec toi : il y en a un pour Paris, et pour partir avec toi, il faudrait qu’elle attende un moment. Qu’elle soit arrivée avec beaucoup d’avance. Tu as sans doutes moins d’une chance sur 3. Tu ne vois plus qu’elle, quand tu la vois. Quand tu ne la vois pas, tu ne vois plus rien. Elle porte un bonnet en laine avec de grosses mailles grises, ses jambes sont longues et fuselées, ses talons élégants. Elle est blonde et elle lit Georges Sand. Une voie s’affiche, puis une deuxième, une autre encore et alors elle doit aller là où tu vas. Elle prend le train que tu prends.
L’air enchantée, elle accepte du bout des lèvres de te dire son prénom : elle s’appelle Laura, c’est un très joli nom. Nous ne disons rien et nous marchons lentement, en sortant de la gare. Nous fumons nos cigarettes, et je lui dit, que j’aimerai boire un café avec elle. Elle me dit qu’elle aussi, elle aimerait ça.
« Oui, mais... J’aimerai tout le reste. Je veux dire que... J’aimerai tout, avec toi, j’aimerai que nous fassions l’amour. »
Je me tus. Je tirai nerveusement sur ma cigarette en partie consumée en regardant ses talons.
« Je ne sais pas. » je lui dit. Elle me dit qu’elle non plus. « Tu as froid ? »
« Je ne sais pas. »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Il est possible d'aimer, conseillé de moquer, et même demandé d'insulter les auteurs de ce blog