Comme du liseron qui
grimperait sur une tige de maïs jusqu’à l’étouffer
complètement. On ne cesse de penser à cela.
Comme toujours le jour se
lève, mais Jean est déjà debout depuis longtemps : depuis 17
heures, la veille. Jean travaille pour les laveries, les laveries
libre-service. C’est lui qui, a 20 heures fait le tour des laveries
libre-service de la ville pour vérifier qu’elles sont bien fermées
à clef. Sa tache est de faire le tour des laveries, sa
responsabilité est que rien n’arrive à ces libre-services pendant
la nuit, entre 20 heures et 7 heures le lendemain. A 7 heures, Jean
doit faire, à toute vitesse, le tour des laveries, pour vérifier
que les systèmes automatiques ont bien fonctionné, qu’elles
s’ouvrent. Après 20 heures, il vérifie que les portes étaient
bien claquées, après 7 heures que le système de fermeture des
portes s’est bien arrêté, comme prévu. Et c’est toujours le
cas : ça ne tombe jamais en panne. Sauf une fois.
Cette fois là, Jean avait
fait le tour des laveries, comme d’habitude. Nous étions en
novembre, les jours ralentissaient et Jean faisait le tour des
libre-services. C’est son travail. Puis arrivant au libre service
de la place Weil, Jean s’est rendu compte que la porte ne
fonctionnait pas comme il aurait fallu : elle était resté fermée.
Mais Jean ne put rien y faire : le problème venait d’une panne
d’électricité, et ce n’est pas le travail de Jean,
l’électricité. Il aurait d’ailleurs pu se faire renvoyer, s’il
l’avait fait : l’assurance ne l’aurait pas couvert comme il
aurait fallu, il aurait du prendre la responsabilité de son
initiative. Jean, ce matin là, n’a pas pu ouvrir la porte avec sa
clef, parce que le système de fermeture est indépendant. Le
serrurier n’a rien pu faire non plus. Son patron a perdu le chiffre
d’affaire d’une journée. Voilà le travail de Jean.
Ça ne tombe donc pas en
panne, mais ça risque les coupures d’électricités, comme les
machines, d’ailleurs. Mais le travail de Jean est de guetter cette
anormalité d’utilisation du libre-service, qui rend la fermeture
et l’ouverture compromise. Jean doit traquer le truc qui cloche,
qui fait s’éloigner les libre-services de ce que prévoit le
règlement : horaires d’ouverture, 7 heures - 20 heures. Jean ne
s’occupe pas des autres parties du règlement, « interdiction
d’utiliser du savon en paillette, des lessives lavage à la main ou
des lessives moussantes ». Jean ne s’en occupe pas. Il s’occupe
de foutre les gens dehors, même l’hiver, les mendiants, les
jeunes, puis il ferme la porte. Ensuite, il rentre chez lui. Parfois,
il lit un livre, il se masturbe, regarde la télé. Mais plus
souvent, Jean rêve de jours meilleurs, il rêve en buvant, à la
fenêtre de son petit studio donnant sur une cour intérieur. Jean
habite dans un studio froid dans le 14e, plutôt une grande chambre.
Il fume des cigarettes toute la nuit, et regarde se coucher et se
lever ses voisins. Il est seul et désire toujours devenir quelqu’un
pour quelqu’un d’autre, pour une fille. Ce n’est rien que
l’employé de son patron, l’emmerdeur des gens qui veulent
s’abriter du vent le soir. En écoutant la musique classique à la
radio, et en buvant le peu qu’il gagne à faire son métier, Jean se
trouve la plupart du temps heureux, là. Mais qu’es-ce qu’être
heureux, si l’on a pas de mots à dire, à personne.
Jean écrivait de longues
lettres à sa petite sœur, partie faire ses études en Bretagne.
Désormais, il écrit parfois ce qui lui passe par la tête dans ses
cahiers : d’abord, il a écrit ses réflexions, ce qu’il trouvait
de joli. Puis il a écrit des poèmes en plus de cela. Et puis il a
écrit des tableaux décrivant des lieux de sa vie, des personnes.
Puis peu a peu, il a inventé ces personnes, ces lieux, ces histoires
qu’il racontait, et puis il a inventé une façon de raconter ces
histoires. Il écrit dans son fauteuil, d’habitude, la nuit. Il
écrit tout et n’importe quoi, il n’a que ça à faire. Et pour
l’avoir lu, je vous assure que Jean écrit très bien.
Jean s’installe sur son
fauteuil, face à la fenêtre et fume une cigarette, ses pensées se
fixant sur la radio qu’il avait chez lui, lorsqu’il était au
lycée. C’était une bonne radio, une de ces grosses radios avec
pleins de boutons, comme celles des vieux clips de hip-hop. Sauf
qu’elle était dans la cuisine. Lui n’avait pas de radio dans sa
chambre. La radio ne servait à sa mère qu’à écouter des
cassettes. Son père n’aimait pas beaucoup la musique romantique,
qu’écoutait sa mère. Mais c’était à peu près les seules
cassettes qu’ils avaient : un collègue de travail copiait les cds
de classique qu’il avait. Lui était très mélomane. D’abord ce
fut les symphonies, les grands orchestres et l’opéra : Wagner,
Beethoven, Jean reconnaissait toujours Wagner lorsqu’il l’entendait
à la radio. Il y avait eu plus tard Camille Saint-Saëns, Mendelssohn,
quand elle finit par se prendre de passion pour le piano : Schubert,
Liszt, Fauré puis Ravel. Brahms. Il aimait bien les ballets de
Delibes, un kitch Second Empire sautant à l’oreille. Il voyait
Napoléon dans un bal avec sa princesse italienne, et puis ces femmes
de grands bourgeois, avec des étoffes absurdes, qui valsaient et
puis les mazurkas. L’opéra Garnier. En fait, il n’avait pas la
moindre idée de comment ces gens écoutaient cette musique, ni où.
Il voyait l’opéra Garnier quand il habitait Paris, de temps à
temps, en flânant. Il savait, en revanche, pour le marbre, pour le
velours rouge, les robes de satins. Il pensait au Guépard, qu’il
avait vu au Ciné-club. A de grosses Claudia Cardinale vulgaires.
Jean rêvasse à sa
fenêtre en se resservant du vin, et puis se lève, le pas hésitant
déjà. Il pense depuis plus d’une heure aux lustres, aux
chandelles et aux parfums. Dans la cour intérieure, une lumière
s’est allumée, une lampe de chevet. Jean devine entre les barreaux
de la mezzanine une jeune fille lisant, prise d’insomnies.
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