Le jasnières venait de la seine, non de la loire.


En descendant du train à Rouen, le vent s’est levé en faisant voler les pans de ma veste légère contre mes flancs, laissant à nu ma chemise assez ouverte et mon débardeur, blancs. Le petit matin se jetait tout contre mon cou, bleuit de quelques jours sans rasages, et mon sourire s’ornait d’une bonne cigarette. J’avais donc faim, sommeil, soif, une belle matinée de fin d’été s’annonçait, dans la brume matinale, claire, et parcourant les abords de la gare, j’essayais de capter avec mon regard tout ce qui m’évoquait des mots ou des idées. En voyant un rayon timide désigner une place étriquée, pavée, et la terrasse d’un café d’un aura doré, je pensais «Chic. Café. Allongé. Journal. Garçon ! Verre d’eau. Radio. Croissants».
J’y allai. Ce fut une femme entre deux âges qui me servi.
J’étais fatigué de ces intrigues dans lesquelles il me semblait que je m’étais laissé trainé. J’avais le temps de me dire ça, parce que la ville n’était pas tout à fait levée. Pas sur la place, en tous cas. Les nuages que la nuit avaient fait naître traversaient au dessus de moi le ciel et transperçaient d’obscurité le feuillage de la place. Le vent glaçait mes doigts, et devait me faire croire en l’impossibilité de ces combats, de ces croyances. Mais qu’est-ce que ça me laissait ? Ma tabagie, mon penchant pour l’alcool, pour la passion en des filles dont je devais me promettre, en moi même, pour ne pas tout gâcher, qu’elles ne deviennent jamais protagonistes des sus-dites intrigues - dois-je préciser, mauvaises intrigues de mauvaise qualité - mon amour pour encore une ou deux dimensions absurdes - le cinéma, la littérature - lubies que je n’arrivais pas à unifier dans une cohérence - type cohérence de vie. Quelque chose comme ça. Mais je m’avouais d’abord que cet allongé était bon, très bon, et que j’avais besoin d’un autre allongé - allongé, si l’on peut dire, de la goutte locale. Cette expression triviale n’est là que pour la diversion, il doit y avoir vingt ou trente ans que les cafés alentours aux gares ne servent plus la goutte locale, mais du calva que l’on trouve dans tous les supermarchés. Boire toutes les piquettes, ou non, les boire, telle est la question.
Il y avait une intrigue qui me tenait à cœur, depuis longtemps, qui me semblait à cette heure coincée dans diverses apories parce que je voyais plus clair nulle part. Le politique, le social. Ainsi, je crois que pour les premières fois de ma courte vie, j’aurais pu regarder sans penser aucune insanités un flic arrêter un mendiant, un pauvre avoir froid, un bulldozer raser pierre après pierre une école pour construire à la place un immeuble de bureaux, ou un parking. On connait l’histoire que j’aurais pu vivre sans sourciller, sans m'en rendre compte, à ce moment, si ça se trouve. Le drame social.
Je ne sais pas si j’ai envie de devenir quoi que ce soit - je ne crois pas, je ne veux pas m’investir. J’ai besoin d’être amoureux et de l’être surtout pas - ou le contraire, ou quelque chose dans ce goût là. j’ai envie de silence, de calme, de simplicité. Je pense à elle, ma maitresse - «la traîtresse !», j’en veux mille autre pareille, en plus d’elle. Je les veux avec elle. Autant dire que je suis mal barré.
Le calva et le beau sourire de cette femme de quarante ans («elle voudrait bien de moi !») aidant, j’ai pensé à autre chose. Ou alors j’ai changé d’avis.
Tout ce que je fais n’exécute jamais qu’une mise en scène de ma solitude. Je me complaît à la vivre comme me rendant triste - alors qu’elle consiste en la croyance, que je souhaite communiquer aux autres, que ce sont eux qui me rendent triste. Qu’ils ne me valent pas, ne me comprennent pas, que c’est leur faute, à eux, qui croient qu’entouré, je suis triste ; parce qu’ils ne m’aiment pas. Il en est de même de mon rapport à la connaissance, à l’autorité, etc.
Non. J’ai toujours besoin qu’on me caresse les cheveux. Je me demande comment je dirais tout ça si j’étais peintre impressionniste. Comme un feuillage, très vert et parfois sombre, défilant par longs traits à la fenêtre d’un train. J’aimerai bien qu’on me décrive comme ça. Je suis vraiment paumé. C’est comme une maladie, c’est comme la dengue.

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