Eulogie de l'oubli



D'abord vient la somnolence, chassé croisé entre le réel et le rêve. Il suffit d'un hurlement pour vous balancer de l'autre côté. Des images se forment. Au petit matin la gravité m'attrape. On oublie, on s'rendort. On ne sait pas comment mais on se retrouve dehors, comme renversée. Les pieds chauds s'enfoncent dans la boue et la rosée. On croit pouvoir faire un pas de plus, mais c'est impossible. Fixe, j'observe le défilé de corps engourdis dans leur équipement, le mouvement de ces citernes vivantes comme au ralentie. On aurait envie d'inverser la vitesse du feu et celle de l'homme, et on sens bien l'immobilité comme seule consigne instinctive face à la fiévreuse contagion. La paralysie allumée par la force de ce spectacle dévastateur nous fait tout oublier le sommeil le froid de respirer la chaleur. Ce brasier est une force centrifuge qui m'attire à lui, la vulnérabilité qu'il me fait sentir m'excite. Le toit s’effondre, la terre retrouve son axe avec le ciel : l'axe mundi. Je ne peux que constater l'effroyable beauté de celui qui ôte le masque dont nous nous recouvrons. La maison était vide. Celle qui avait construit ce plein de vide sort de sa voiture. Son entrée bouleversante dans le chaos sèche mes larmes. Elle avait conçue sa plénitude dans des parpaings, dans la matière. Un cadeau d'anniversaire qui ne comblera jamais personne, des vêtements de bébés qui sont devenus des adultes. Celle qui fut généreuse communique dans un langage répétitif. Avoir si peu de mots pour elle, comme pour moi. Avoir si peu de bras. On voudrait l'emmener là ou nous étions ce matin, paradis de l'oubli, les yeux ouverts sur la magnificence. On lui dit que tout ce qui lui est vital est en elle, que ce n'est pas son passé qui brûle mais du papier. On fait tout pour ne pas être incongru, on est pétrifié du pouvoir de la sensation de vide. Le feu est noyé mais on prend peur de la suite, de la résistance de cette crue abondante qui l'a envahie. Je sens qu'elle se ferme. Elle tremble dans toute sa rigidité. Je ne fais que constater que la mort agite sa mâchoire pour mieux rentrer dans sa tombe. Ca cause d'assurance, de photo, de la presse locale minable, ça décortique, ça prend des noms sur des carnets, ça accuse, cette curiosité glacée hurle des larmes de haine, attisée par les flammes de ceux qui désignent, prennent peur pour eux-même, jurent vengeance comme une caution pour leur futur, allument un incendie criminel pour leur survie. Le bourreau est un bouc émissaire. La victime s'inflige sa propre mort. Il n'y a jamais eu de balle dans le revolver. Toute sa vie s'tuer à petit feu. « Tout part », mais ce tout était déjà néant, ce tout n'était pas la vie. L'incendie nous prend irréversiblement, défait les sacrifices, pour nous délivrer un message : ne pas faire reposer ailleurs qu'en soi son identité. Le sinistre c'est de laisser trop de nous dans la matière. Le danger c'est le désespoir de se raccrocher au vide, de noyer son chagrin dans l’abîme épais, et de repartir finalement après tant de souffrances sur le même chemin, ne dévier en rien de l'axe des morts.


Si le feu nous contraint à l'oubli, c'est le deuil de l'oubli qu'il faut faire. Je rentre glacée, nous prépare du thè. Elle rassemble ses restes noircis sur la table. Je tente de la détourner de sa mort, du syndrome de la haine qu'on s'ingurgite comme un remède, sur ses lèvres je vois se former une plainte : « tout sacrifice est vain » et moi, je n'arrive toujours à pas déterminer si je suis plus terrifiée ou plus émerveillée encore. Tout ce dont j'ai envie c'est de retourner au lit.

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