Je guette l’arrivée de mon train, les épaules enfin délassées d’une longue journée. Je fume une cigarette tandis que j’entends un air léger, et tranquille, venant sans doutes d’un poste de radio, quelque part. Je l’entends distinctement, comme la gare est vide. Le son résonne encore dans le petit hall où je me trouve.
Mais les trains de travailleurs sont déjà partis, depuis longtemps. J’écris ces lignes sur le carnet que j’ai sorti de ma valise.
Je guette mon train, mais dans le lointain, dans le long-terme. J’attends qu’il me berce, et m’emmène a quelques milliers de kilomètres d’ici. Peut-être qu’en train, la distance parait plus courte, mais moi je compte à pieds, comme les heures d’un rêves ne se comptent pas en secondes de sommeil. Il est faux de penser que le temps ou les distances ont une valeur absolue, mathématique. C’est tout juste s’il peut exister une mesure, fut-elle relative, à ces choses là.
J’en veux pour preuve que, au loin, je discerne le sifflement de la locomotive ralentissant. La ville s’était pour l’occasion faite toute calme, bien que, dit-on, elle ne dort jamais. Mais peut-être m'étais-je assoupi. Je bois un trait encore de cette bière un peu tiède, dont l’effet sur moi est infini, l'infini d'une légère ébriété, d'une moins grande faim d'une envie plus cordiale de manger, d'un soulagement et d'un genre de gravité terrestre, cosmique, sur moi. Je dis cosmique parce qu’elle me rend plus sensible à la petite brise qui se lève et qui me fait légèrement grelotter, tandis que la nuit tombe définitivement.
Ce train est semblable aux trains américains, ces vieux trains. Pas du genre un jour au cirque, du genre la mort aux trousses. La fatigue aidant, je crois confusément voir à bord les visages de ma journée : je suis presque sûr pour cette fille à la robe courte et comme ingénue. Une robe d’un rouge un peu délavé, en coton grossier, que je devais avoir déjà vu dans le car qui m’amena à Buenos Aires, ce matin. Je me rappelle de ces belles jambes, je crois que ce sont les mêmes : la voilà qui me reconnaît mon regard presque impudique, amoureux. Elle y sourit enfin, ou encore, je ne sais plus. Je dors déjà.
Je me souviens encore de mon rêve : je demandais en vain de l’aide, alors que ma langue se refusait à bouger, pour joindre mon appartement. Le hall de l’immeuble était absurde : pour ouvrir la porte au fond de la cour, il fallait rester appuyé sur un bouton se trouvant à l’opposé. Le temps passait très vite, les gens glissaient, je voyais les plantes du jardin pousser à vue d'œil, mourir, germer, les immeubles se dégradaient et les vitres se cassaient d’elles mêmes. Les dalles de bétons se fendaient alors que la flore l’infestait. On voyait les enduits des immeubles d’abord noircir, puis tomber et alors les pierres ne cessaient plus de blanchir et le ciel se faisait plus clair et le soleil dense. L’atmosphère était finalement rouge et j’étais vieux. Paris n’était plus qu’un tas épars de gravats, sous lesquels je trouvais un peu d’abri. Puis la nuit venait, apocalyptique mais pas froide ou inquiétante : on aurait cru une nuit de juin. Enfin ma langue me permettait d’articuler des mots, qui formèrent finalement comme une prière dont je ne comprenais pas le sens, mais qui me semblait juste.
Je crois que je me réveillais, dans ma couchette, en sentant l’odeur du café réchauffé.
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