Ce matin, j’ai dû jeter mes fleurs : de belles gypsophiles qui s’étaient fanées. Sans doutes fallait-il les sécher, pour garder intactes les petits pétales blancs qui pointent, délimitant la sphère impressionniste. Je les avais acheté au marché, lundi dernier. Et nous sommes aujourd’hui lundi, alors je serai allé en acheté, si j’avais eu de l’argent, et si j’avais du temps libre.
Je suis sorti de chez moi avec en tête un vieil air craquant, soufflant et caressant, Sweet Lorraine. C’est un que j’écoutais souvent l’été dernier, presque tous les jours. Sur une face-B. Je me réveillais tôt, j’ouvrais la porte, je faisais chauffer de l’eau et je préparais du thé. Pendant qu’il infusait, je prenais une douche rapide (comme l’eau était froide, le matin). Je m’habillais d’une chemise blanche légère et d’un pantalon de toile. Puis je sortais le tourne disque, ce trente-trois que j’avais trouvé dans un vide grenier, et j’installais sur la chaise longue en bois mon plateau. Je prenais aussi un plaid en coton épais pour n’avoir pas froid : je m’y blottissait, au fond de la chaise longue. Là, je buvais du thé noir en écoutant ce disque, et je regardais tout autour le matin mourir. Quand, au bout de la face B, le disque mourrait aussi, j’entendais les oiseaux qui chantaient, à cette heure, et après quelques instants, comme souvent j’avais froid, je rentrait dans ma cabane et j’enfilais un pull. Puis je commençais mon travail.
Comme j’allais photographier une vieille gare désaffectée, j’ai pris le temps de penser à une chose : il y avait attenant à la gare un entrepôt, lui aussi fermé, dont l’entrée était jonchée de cailloux, verdie de cette drôle de plante. Une plante avec une longue tige, et des branches portant des feuilles vertes et grises, allongées, et des fleurs en grappes, très étranges aussi. J’ai déjà souvent vu cette plante, très souvent, même, et d’avoir trouvé menant à cet entrepôt des rails rouillés m’a confirmé dans mon idée : c’est une plante qui pousse sur les voies de chemin de fer désaffectées, devant se trouver parfaitement à son aise dans les ballastes, parmi les remblais, les traverses et les vieux rails. J’en ai vu des hectares et des hectares, lorsque rêvassant au fenêtre des trains, changeant dans telles ou telles gares d’anciennes provinces industrielles, j’allais en chemin. Partout en Europe, ces voies s’habitent de cette flore, et cela n’indique que la désolation. Alors que j’aimerai que ces jardins se percent de chemins, que l’on les longent de chemin en terre qui mèneraient jusqu’au ponts vieillissants, eux aussi, à la peinture écaillé et aux profils industriels. C’est là, au dessus des cours d’eau et des dévers que les enfants iraient jouer, et le soir, les amoureux s’y rencontreraient parce que la nuit ne serait toujours pas tombée, et qu’il y aurait là une fête tranquille, et chacun serait dans des hamacs en toile, sur des palettes, autour d’un feu. Des légumes et de la viande cuiraient au dessus d’un foyer, dans un bidon. Des lampes en papier éclaireraient la structure du pont, le bruissement de l’eau berceraient le crépuscule.
Ce qui fait que je suis rentré chez moi tard, tout juste le temps de déboucher un peu de vin blanc, et de m’allonger sur le lit, pour lire un bouquin, Rilke, puisque j’avais l’impression de n’avoir rien fait de la journée.
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