L'homme était dans son atelier. Il regardait les derniers rouages qu'il avait en main, il avait l'air un peu ailleurs, probablement dans sa machine, ce qui paraissait bien lointain au néophite. Sur les murs, des dizaines de feuilles accrochées et bigarrés de milliers de calculs et mesures, ornées de dessins laissant imaginer quelques extraordinaires machines.
Lui ne ressemblait en rien au génie de science que l'on aurait pu caricaturer. On aurait aimé le voir en toge blanche, petit gilet de laine à carreau ou n'importe quelle autre dérive idéaliste du bel inventeur : il portait simplement une chemise classique, une vieille ceinture de cuir raccorni qui lui tenait mal un jean un peu usé sur les hanches. Ses cheveux, en bataille, méritaient d'être coupés pour revenir à leur juste mesure habituelle.
Son dos ici courbé suivait directement la ligne de ses yeux, subjugués par le début de la machine qu'il tenait en main. Il suggérait une posture à peine droite, mais d'une étonnante droiture en réalité : comme s'il était fait d'un seul bloc, dégrossi avec peine mais pourtant très fin. Sa musculature discrète laissait deviner parfois ses os sous sa chemise, son air malingre et trop maigre étaient bien vite oubliés alors que l'on regardait la volonté concentrée dans son visage.
Je venais de pousser la porte de l'atelier. J'avais frappé et demandé timidement si je pouvais entrer : il ne m'avait pas entendu. D'un pas un peu lourd comparé à la vaporeuse athmosphère, je pénétrais péniblement dans ce refuge. Ma tête me tournait un peu, comme si je réagissait à des milliers de couleurs gonflant l'air, comme si j'avais pu avaler des dizaines de pots de peintures et que j'en avais mal au crâne.
Ne sachant vers où me diriger, je redis un "bonjour" clandestin. Je n'eu toujours pas de réponse. M'entendait-il, cette fois-ci ? Il semblait bien trop absorbé par ce qui l'occupait.
Au troisième de mes pas en sa direction, il se retourna d'ensemble, en pivotant sur l'une jambe ou l'autre, d'un mouvement si fluide que j'aurais pu facilement croire que mes deux vaines tentatives précédentes de le rencontrer n'avaient jamais existées. Qu'à cet instant la terre s'arrêta de tourner ne m'eut pas étonné, ou plutôt que le monde tourna à son gré.
Son regard, plongé dans le mien, me remuait les entrailles déjà tiraillées par la peur que m'inspirait l'homme. Un regard noisette, gris et verdoyant. La peur que je ressentais n'était pas une peur de violence, de haine ou une quelconque peur que l'on aurait pu dire facilement, qui aurait si bien fait courir. C'était quelque chose d'indescriptible, de violents remous en mon âme, comme si je n'étais ni rien ni personne d'autre qu'une simple feuille de calculs, facile à déchiffrer pour qui savait la lire ; lui savait apparemment.
Lorsque sa voix coula dans le silence, je mis un temps avant de répondre : incapable de me rappeller de la question, je ne pouvais que le regarder. De quel antre était le démon ? De quel terrier cette vaporeuse idée pouvait-elle sortir ? Qu'il fut homme ou femme, son entierté était inegociable. Impossible pour moi de le caractériser d'une facon ou d'une autre ; ses traits fins et marqués suggéraient une souffrance et une joie indissolubles. J'eut bien peine à croire que puisse exister pareil être dans ce monde : rien ne semblait avoir de prise sur lui et que je fus tombé dans un monde parrallèle ne m'aurait guère surpris une seconde, comme si se dégageait un rêve immense de cette petite pièce, sombre mais si lumineuse.
_Beuhjebuheuhe ?
Et je ne pus rien répondre d'autre. Il éclata d'un rire clair et espiègle et me vint l'image d'une gamine sautant dans des flaques d'eau.
_Ahahah ! Encore bonjour, monsieur. Quel bon vent vous amène ?
Je rétorquais une vague histoire de magasine, de journalisme et je ne sais plus quoi d'autre. Qu'importait ? Je ne voulais pas exister de mes bêtises dans cet incertain monde de mécanique. Je ne pouvais faire prendre forme à aucune réalité du monde commun, de peur que la forme de l'endroit n'en soit dénaturée.
_Vous tombez bien justement. Je suis en train de tenter de réaliser une machine : je veux faire chanter le fleuve. Oh, bien sûr, je ne sais pas si j'y arriverai, mais comment pourrais-je, si je ne commence pas ?
Lui ne ressemblait en rien au génie de science que l'on aurait pu caricaturer. On aurait aimé le voir en toge blanche, petit gilet de laine à carreau ou n'importe quelle autre dérive idéaliste du bel inventeur : il portait simplement une chemise classique, une vieille ceinture de cuir raccorni qui lui tenait mal un jean un peu usé sur les hanches. Ses cheveux, en bataille, méritaient d'être coupés pour revenir à leur juste mesure habituelle.
Son dos ici courbé suivait directement la ligne de ses yeux, subjugués par le début de la machine qu'il tenait en main. Il suggérait une posture à peine droite, mais d'une étonnante droiture en réalité : comme s'il était fait d'un seul bloc, dégrossi avec peine mais pourtant très fin. Sa musculature discrète laissait deviner parfois ses os sous sa chemise, son air malingre et trop maigre étaient bien vite oubliés alors que l'on regardait la volonté concentrée dans son visage.
Je venais de pousser la porte de l'atelier. J'avais frappé et demandé timidement si je pouvais entrer : il ne m'avait pas entendu. D'un pas un peu lourd comparé à la vaporeuse athmosphère, je pénétrais péniblement dans ce refuge. Ma tête me tournait un peu, comme si je réagissait à des milliers de couleurs gonflant l'air, comme si j'avais pu avaler des dizaines de pots de peintures et que j'en avais mal au crâne.
Ne sachant vers où me diriger, je redis un "bonjour" clandestin. Je n'eu toujours pas de réponse. M'entendait-il, cette fois-ci ? Il semblait bien trop absorbé par ce qui l'occupait.
Au troisième de mes pas en sa direction, il se retourna d'ensemble, en pivotant sur l'une jambe ou l'autre, d'un mouvement si fluide que j'aurais pu facilement croire que mes deux vaines tentatives précédentes de le rencontrer n'avaient jamais existées. Qu'à cet instant la terre s'arrêta de tourner ne m'eut pas étonné, ou plutôt que le monde tourna à son gré.
Son regard, plongé dans le mien, me remuait les entrailles déjà tiraillées par la peur que m'inspirait l'homme. Un regard noisette, gris et verdoyant. La peur que je ressentais n'était pas une peur de violence, de haine ou une quelconque peur que l'on aurait pu dire facilement, qui aurait si bien fait courir. C'était quelque chose d'indescriptible, de violents remous en mon âme, comme si je n'étais ni rien ni personne d'autre qu'une simple feuille de calculs, facile à déchiffrer pour qui savait la lire ; lui savait apparemment.
Lorsque sa voix coula dans le silence, je mis un temps avant de répondre : incapable de me rappeller de la question, je ne pouvais que le regarder. De quel antre était le démon ? De quel terrier cette vaporeuse idée pouvait-elle sortir ? Qu'il fut homme ou femme, son entierté était inegociable. Impossible pour moi de le caractériser d'une facon ou d'une autre ; ses traits fins et marqués suggéraient une souffrance et une joie indissolubles. J'eut bien peine à croire que puisse exister pareil être dans ce monde : rien ne semblait avoir de prise sur lui et que je fus tombé dans un monde parrallèle ne m'aurait guère surpris une seconde, comme si se dégageait un rêve immense de cette petite pièce, sombre mais si lumineuse.
_Beuhjebuheuhe ?
Et je ne pus rien répondre d'autre. Il éclata d'un rire clair et espiègle et me vint l'image d'une gamine sautant dans des flaques d'eau.
_Ahahah ! Encore bonjour, monsieur. Quel bon vent vous amène ?
Je rétorquais une vague histoire de magasine, de journalisme et je ne sais plus quoi d'autre. Qu'importait ? Je ne voulais pas exister de mes bêtises dans cet incertain monde de mécanique. Je ne pouvais faire prendre forme à aucune réalité du monde commun, de peur que la forme de l'endroit n'en soit dénaturée.
_Vous tombez bien justement. Je suis en train de tenter de réaliser une machine : je veux faire chanter le fleuve. Oh, bien sûr, je ne sais pas si j'y arriverai, mais comment pourrais-je, si je ne commence pas ?
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