« Les affinités électives »

La première fois que j'ai rencontré Stéphanie, c'était à une soirée, dans un immeuble désaffecté. Je ne savais pas trop ce que je foutais là.

6, rue des Sarrazins


J'étais avec Alexandre, que j'ai rapidement perdu. Dans la cuisine, où tout le monde préparait à boire, fumait, ou l'on prenait l'air, je trouvais une connaissance avec qui je prenais un verre et qui me fit visiter. Le squat se trouvait dans un ancien immeuble administratif des années 40, peut-être : immense, au rez-de-chaussée condamné, mais sur trois étages, partiellement ou totalement occupés – on y accédait par la cage d'escalier adjacente et trouée d'une ancienne boutique. Surtout, c'est dans les salons du troisième que l'on pouvait voir par les fenêtres, qui n'étaient plus murées, ni calfeutrées. En fait, il n'y avait simplement pas de fenêtres, juste de grands trous et un toit, de grands courants d'air et peu de lumière ; d'autant que les murs avaient été tagués, ainsi que le plafond par endroit. Le plancher, pour l'essentiel, avait échappé à la peinture, pas à ses gouttes, mais il était lui aussi sombre.

C'est au fond du dernier de ces salons, sur des poufs disposés autour d'un vieux canapé en velours vermillon et élimé, que nous nous sommes installés avec mon ami. C'est alors qu'il me laissa à mes capacités de socialisation, tandis qu'une blonde, couverte de tatouages colorés sur les bras, avait engagé la conversation avec moi. A ses cotés, Stéphanie, brune bouclée, au teint pâle et dont on entendait pas ce qu'elle disait, fumait sa cigarette.

Il s'est alors produit une chose qui, parce que je l'avais remarqué, changeât le cours de la soirée – et justifie que j'écrive pareille histoire.

La blonde désigna à Stéphanie quelqu'un, du doigt, et se leva pour aller la saluer, tandis que Stéphanie essayait de la retenir du bras, en disant fermement, bien qu'essayant de rester discrète « Putain, Maya, non ! Ne me fait pas ça ». La Maya n'en fit qu'à sa tête.
- Qui est ce type ?
- Un gars que je n'ai pas du tout envie de voir.
- C'était donc ça, je disais, pour rigoler.
Elle se faisait toute petite, jouant avec le briquet qui était posé sur les clopes de la blonde. Elle était malgré tout plutôt reculée de la vue de la salle, cachée derrière la carcasse d'un gros bonhomme, assis à trois ou quatre mètres d'elle. Je regardais vers Maya, pour constater qu'elle ne semblait pas pressée de revenir avec le type. Elle n'avait pas l'air décidée à revenir, tout court ; elle devait échanger quelques plaisants propos d'une écœurante banalité.
- Il ne va pas se ramener.
- Tu crois ? demanda-t-elle sans regarder.
- Il ne semble pas.

J'allumais ma dernière brune et regardais autour de moi, puis par la fenêtre – c'était une belle nuit de juin. Puis je jetais mon paquet réduit en boule sur la table. Stéphanie – je ne savais pas encore qu'elle s’appelait comme ça – avait sacrément tapé dans sa bouteille.

Maya revint finalement :
- Tu vois, Stéphanie (c'est là que j'appris son prénom), je ne suis pas une garce.
Elle dit ça d'un air satisfait, goguenard – insupportable – et en effleurant la joue de Stéphanie, qui fit un mouvement brusque de la tête et fila, avant que nous ne nous en soyons tout à fait rendu compte.
Maya essaya de la retenir avec quelques paroles vaines, mais Stéphanie traversait la pièce, vexée et sûre de son pas, dont les talons heurtaient sèchement le parquet, dont le bruit se perdaient dans le bruit et la musique de la fête.
- Pas très maligne, de l'avoir braqué comme ça, je dis en me lavant et en attrapant ma veste. Je vais essayer de la rattraper.
- Fais bien ce que tu veux, elle dit froidement.

Stéphanie était grimpée sur le toit plat, en passant par une terrasse où l'on accédait par une fenêtre crevée. Il s'y trouvait une échelle. Je la suivais avec lenteur pour lui laisser une longueur d'avance, un peu de répit : j'enfilais ma veste comme l'air était frais, comme une nuit de juin. Peu de bruit parvenais dans cette cour, le ciel était clair.
Je montais finalement à l'échelle, et vit Stéphanie assise sur un petit muret, de l'autre coté du toit, allumant une cigarette en regardant droit devant. Je m'approchais lentement, et elle tourna la tête vers moi quand elle m'entendit, à quelques mètres. Je m'assis à coté d'elle. Elle avait du mascara autour des yeux, comme un panda, et reniflait en s'essuyant le nez avec la manche.
- As-tu une cigarette, Stéphanie ?
Elle chercha dans la poche de son sweet et me donna, sans me regarder, le paquet et le briquet qui s'y trouvait. Je pris une blonde, et l'allumais avec le briquet. Je tirais une grande bouffée, puis lui tendit le tout.
- Et comment tu t'appelles, toi ?
- Sacha.
Elle tira encore sur sa cigarette.
- J'aime bien, l'air frais et un peu de vent : ça détend, ça donne sommeil.
- Peut-être.

Nous nous sommes tus pendant deux ou trois minutes, puis je ne puis plus me retenir.
- Pourquoi as-tu piqué le briquet de Maya ?
Stéphanie expira un rictus, prit le briquet de la poche et le regarda :
- Je ne m'en suis pas rendu compte. Elle le regardais avec attention, presque fascinée. J'espère que ça la fait chier, souria-t-elle.
Je ne répondis rien.
- Je fauche des trucs, des fois. Sans m'en rendre compte, quand je suis nerveuse ou prise à défaut, je ne sais pas.
Je pris le briquet de ses mains et essayais de lire ce qui y était écrit. « Tu es cleptomane ? »
- Non, non, pas du tout. Je me mets à tripoter la première chose qui me vient, et puis mon attention se fixe sur autre chose, et... elle ne finit pas sa phrase.
- Tu ne dois jamais manquer de feu !
- C'est le pire ! Ça m'arrive de me retrouver avec quatre ou cinq briquets.

Stéphanie était un peu soûle.

"Comment étais-je arrivé là ? Je ne me rappelle que d'avoir poussé une porte, une bien vulgaire porte"

L'homme était dans son atelier. Il regardait les derniers rouages qu'il avait en main, il avait l'air un peu ailleurs, probablement dans sa machine, ce qui paraissait bien lointain au néophite. Sur les murs, des dizaines de feuilles accrochées et bigarrés de milliers de calculs et mesures, ornées de dessins laissant imaginer quelques extraordinaires machines.
Lui ne ressemblait en rien au génie de science que l'on aurait pu caricaturer. On aurait aimé le voir en toge blanche, petit gilet de laine à carreau ou n'importe quelle autre dérive idéaliste du bel inventeur : il portait simplement une chemise classique, une vieille ceinture de cuir raccorni qui lui tenait mal un jean un peu  usé sur les hanches. Ses cheveux, en bataille, méritaient d'être coupés pour revenir à leur juste mesure habituelle.
Son dos ici courbé suivait directement la ligne de ses yeux, subjugués par le début de la machine qu'il tenait en main. Il suggérait une posture à peine droite, mais d'une étonnante droiture en réalité : comme s'il était fait d'un seul bloc, dégrossi avec peine mais pourtant très fin. Sa musculature discrète laissait deviner parfois ses os sous sa chemise, son air malingre et trop maigre étaient bien vite oubliés alors que l'on regardait la volonté concentrée dans son visage.

Je venais de pousser la porte de l'atelier. J'avais frappé et demandé timidement si je pouvais entrer : il ne m'avait pas entendu. D'un pas un peu lourd comparé à la vaporeuse athmosphère, je pénétrais péniblement dans ce refuge. Ma tête me tournait un peu, comme si je réagissait à des milliers de couleurs gonflant l'air, comme si j'avais pu avaler des dizaines de pots de peintures et que j'en avais mal au crâne.
Ne sachant vers où me diriger, je redis un "bonjour" clandestin. Je n'eu toujours pas de réponse. M'entendait-il, cette fois-ci ? Il semblait bien trop absorbé par ce qui l'occupait.

Au troisième de mes pas en sa direction, il se retourna d'ensemble, en pivotant sur l'une jambe ou l'autre, d'un mouvement si fluide que j'aurais pu facilement croire que mes deux vaines tentatives précédentes de le rencontrer n'avaient jamais existées. Qu'à cet instant la terre s'arrêta de tourner ne m'eut pas étonné, ou plutôt que le monde tourna à son gré.
Son regard, plongé dans le mien, me remuait les entrailles déjà tiraillées par la peur que m'inspirait l'homme. Un regard noisette, gris et verdoyant. La peur que je ressentais n'était pas une peur de violence, de haine ou une quelconque peur que l'on aurait pu dire facilement, qui aurait si bien fait courir. C'était quelque chose d'indescriptible, de violents remous en mon âme, comme si je n'étais ni rien ni personne d'autre qu'une simple feuille de calculs, facile à déchiffrer pour qui savait la lire ; lui savait apparemment.
Lorsque sa voix coula dans le silence, je mis un temps avant de répondre : incapable de me rappeller de la question, je ne pouvais que le regarder. De quel antre était le démon ? De quel terrier cette vaporeuse idée pouvait-elle sortir ? Qu'il fut homme ou femme, son entierté était inegociable. Impossible pour moi de le caractériser d'une facon ou d'une autre ; ses traits fins et marqués suggéraient une souffrance et une joie indissolubles. J'eut bien peine à croire que puisse exister pareil être dans ce monde : rien ne semblait avoir de prise sur lui et que je fus tombé dans un monde parrallèle ne m'aurait guère surpris une seconde, comme si se dégageait un rêve immense de cette petite pièce, sombre mais si lumineuse.

_Beuhjebuheuhe ?
Et je ne pus rien répondre d'autre. Il éclata d'un rire clair et espiègle et me vint l'image d'une gamine sautant dans des flaques d'eau.
_Ahahah ! Encore bonjour, monsieur. Quel bon vent vous amène ?
Je rétorquais une vague histoire de magasine, de journalisme et je ne sais plus quoi d'autre. Qu'importait ? Je ne voulais pas exister de mes bêtises dans cet incertain monde de mécanique. Je ne pouvais faire prendre forme à aucune réalité du monde commun, de peur que la forme de l'endroit n'en soit dénaturée.

_Vous tombez bien justement. Je suis en train de tenter de réaliser une machine : je veux faire chanter le fleuve. Oh, bien sûr, je ne sais pas si j'y arriverai, mais comment pourrais-je, si je ne commence pas ?

Variations sur les virtualités d'une soirée

Pour autant que j’en sais quelque chose, je crois qu’il n’y a rien de plus triste que d’emprunter le chemin du retour, le chemin de chez soi, seul, la nuit, lorsque les rues sont calmes et vides et que depuis les fenêtres, on perçoit des lumières chaudes et des bruits de discussions, des bruits de musiques.

Bien sûr, il y a les fenêtres grandes ouvertes des soirées, d’où les beuglements nous parviennent de jeunes gens qui ne doivent pas valoir grand choses. Pour arriver à tant de démonstration d’enthousiasme, en général, il ne leur aura fallu que l’esprit de corps des écoles, cet ambiance un peu grégaire, en ajoutant à cela un soupçon de musique trop forte, des filles trop heureuse de tant d’importance, et un alcool trop sucré, se buvant trop facilement, en des quantités trop absurde pour l’entendue de leur névrose personnelle - cette soif de se divertir, de se réjouir, et plus encore.
Je pensais à d’autres ambiances, à la fois plus épiques et plus pures, mais parfois plus intimes. Oui, je vais sortir mon couplet sur ces salons chaleureusement éclairés, sur le jazz, le parquet et sur l’accessible humanité, la sensible entente, les amoureux regards. Mais bon, je ne suis pas si difficile - j’allais écrire austère ! -, qu’on doit le dire. Un truc sale, un micmac à plus d’heures, ça peut me convaincre. Je ne demande qu’un petit sursaut esthétique, pas même du confort, je ne demande le plus souvent qu’à boire, un peu de musique, de quoi s’entendre parler, de belles fenêtres et des petites courées. Le reste devrait venir, naturellement ; et qu’importe qu’il viennent, on a de quoi l’attendre.

Boire à toute vitesse et rire fort avant même que l’alcool n’ai tué nos inhibitions, danser de ce pas lourds du mouvement exagéré, et parvenir maintes fois au sublime dans ces instants qui n’existent plus - parce qu’on ne se les rappellera pas. Malgré tout, danser avec la grâce d’une perdition emprunte de gravité. Je pourrais vivre toute ma vie comme ça, rond à ne cesser de lever mon verre. Souvent, j’aimerais la vivre ainsi.
D’ailleurs, avant de prendre le métro, j’ai traversé la rue pour aller à l’épicerie, en comptant dans mes poches l’argent qu’il me restait. Il ne m’en restait précisément pas assez pour m’acheter à boire. Alors quoi, il a bien fallu que je fasse demi-tour et que j’aille prendre le métro. Quelle différence ça fait pour lui ? Pour un métro comme celui de Paris, ça pourrait en faire une. Mais un métro automatisé ?

Alors dans ces moments, comme je n’ai plus d’argent, je marche tranquillement jusqu’à la prochaine station. Je rencontre probablement un imprévu qui dépasse une logique dramaturgique : rien de déterminé par les actions précédentes, rien ne déterminant les actions futures, ni même une structure plus générale. Juste une chose succédant à une autre, puis elle même précédent autre chose. Alors, à ces moments, le ciel est noir et les ombres, plus noires encore. Mes pas s’insèrent dans les pas des personnes à l’air heureux, qui vont dans tel concert ou tel bar. Je discute avec les premiers venus, je fume beaucoup de cigarettes. J’en donne quelques unes. Que me reste-t-il a donner d’autre ? Et on me paie bien des verres ! J’ai dans ma poche un carnet, mes clés, mes clopes et mon briquet, ainsi que cette monnaie dont je ne ferais jamais rien..
Il peut y avoir, au coin d’une rue tortueuse, un trottoir où le pavé se déchausse. Là, un évènement absolument indéterminant, mais qui change mon existence, c’est à dire le présent, sa prose et la mienne. Non que ce dernier révolutionnerait ma psychologie, ou je ne sais pas quoi, changerait mon passé, mon avenir, mais enfin, il n’y a qu’en histoire que le passé existe. Le reste du temps, les choses doivent bien avoir toujours lieu au présent. Mais je digresse : il peut y avoir pareil évènement, je l’ai lu dans un livre.

"D'accord, mais de mort lente, d'accord, mais de mort leeeente."

Je me baladais hier près du fleuve, comme à l'habitude. Et comme à l'habitude, je lui jetais tout mon être, moi qui l'aime entière sans pouvoir le voir entier. Je voulais lui appartenir, lui appartenant déjà. Et je l'aimais, encore et toujours. Je ne pouvais pourtant rien y faire, sachant pertinemment que m'y noyer me l'ôterai. Alors je continuais de marcher à son côté, me laissant guider par lui et lui donnant tout ce que je pouvais lui donner, pas grand chose. Je le laissai décider d'où il me mènerait, je le laissai continuer à m'envouter et je marchais, je marchais. Je n'avançais nulle part, parcourant des kilomètres, et je me fichais de mon but, mon cœur seul allant au fleuve.
Je m'arrêtais, parfois, pour reprendre mon souffle et pleurer ma souffrance de ne pouvoir courir, et je le regardais dans les yeux, le maudissant de l'aimer tant. Je contemplais son milliard de reflets et ses couleurs, espérant un jour les voler sur ma toile, sachant pertinemment que je ne saurai jamais à la hauteur, ne pouvant, de ce fait, me résoudre à commencer ce long chemin.
L'honneur ne lui serait jamais rendu entièrement, lui, dompté par la prétention des hommes. Et lui avoir ôté cela me remplissait d'une compassion immense, et d'une haine encore plus grande, en son honneur.
Qu'on l'ai emprisonné l'a bien rendu muet, et à cela, il crie encore plus fort en mon âme.

Mais mon amour, que crois-tu ? Que ces digues et ces ponts te rendent petit ? Qui serais-tu pour être si petit, ô, toi, le plus grand d'entre tous ? Toi, volant les nuages de tes reflets, toi, nourricier de la terre.
Toi qui ne peux te clamer dieu, toi l'emprisonné et le pris à jamais, toi qui ne seras jamais dompté. Toi qui nous a donné à tous et toi qui donne encore aux arbres et aux plantes. Et que le monde tourne encore de tes courants sans s'en apercevoir est bien la une sombre marque.
Serais-tu divin, ou serais-tu le diable ? Toi le lointain, toi l'envahissant et toi l'âme des reflets. Toi qui crois en tes milles couleurs et les arbores sans les savoir.
Et que les bateaux te brisent ne t'enlève rien, serein, tu reviens à la douce vie qui coule et se déroule. Tu vas vers l'ailleurs.

Black and Tan frenetics

Les rues nous étaient assez connues pour que nous nous sentions chez nous - c’est vrai, quoi. L’assurance que l’on peut avoir lorsque l’on a bu quelque bières, qu’on s’est extirpé d’un endroit désagréable, pour tomber dans un autre bar, agréable, lui.
Le premier avait une musique un peu assourdissante, n’avait pour ainsi dire pas de place, sauf au bar qui était empli plus qu’il ne le pouvait. Mais l’espèce de couloir qu’était ce bar, jusqu’à la grande salle où les artistes faisait tourner leurs platines, ce couloir était un peu désert. C’était un espace qui ne pouvait pas être viable.
Alors on s’est quand même fait une place au comptoir pour recommander un verre. La serveuse avait un gilet d’où sortait un beau chemisier blanc, à l’étoffe fine ; mais enfin, elle s’était surtout attachée à faire jaillir sa belle poitrine de son gilet. Elle débordait et illuminait son visage fatigués, ses yeux cernés.

Le deuxième bar, « L’imprévu », était somme toute assez différent. J’y suis entré en dernier, finissant ma cigarette - Laura et Jean s’était déjà accoudé au comptoir. Lorsque je suis entré, c’est la contrebasse et l’air de piano qui m’a fait me sentir chez moi. Jean et Laura portaient nos bières vers une petite table pas très loin d’un escalier en bois qui colimaçonnait vers l’étage. Nous étions dans un coin de la pièce, j’ai goûté le cool bien assis sur la banquette. Je regardais le costume élégant, old fashion du type à la contrebasse. Une veste gris foncé, bien droite, en feutre, qu’il gardait parce qu’il se trouvait près de la fenêtre ouverte qui ventilait le bar.
« L’imprevu » est de ces endroits charmants où l’on gagne quelques coups de coudes, à la commande, mais venus d’individus « du genre que je préfère ». Esquisser quelques pas de danse en tenant la main gauche d’une petite ; on pourrait se croire dans un Fitzgerald. Les filles ont les cheveux courts, des manières, et la musique est bonne. On en a pour notre argent, d’autant qu’il en faut peu.
La main droite, au piano, trépidait sur les touches, si bien que les notes et les harmoniques ne passaient là que pour provoquer notre attention, ingénues. La gauche traçait des cadences, mais toujours, à contre-temps, nous trompait et rebondissait. Le batteur caressait sa caisse claire et faisait bruisser ainsi, comme si le vent soufflait sur les feuilles d’octobre, tout le café, les coeurs, les bouteilles et les verres vides. Les jazzmen nous faisaient sourire en syncope, ils obligeaient à déhancher nos airs. Tout cela étaient donc, comme je l’ai déjà noté, charmant. Ils poussaient l’élégance à leur présence ; ils n’étaient pas là, mais le là était autour d’eux, si l’on peut dire. Nous étions ici pour les voir, le bar était là, on aurait accordé ses couleurs, son zinc et son parquet à leurs costumes sobres et droits, à leurs cols de chemises déboutonnés, à leurs cravates desserrées. Ils offraient au monde les danses de leur public, les rituels magiques et l’emphase des transes sans drogues. L’emphase des transes où tout n’est que drogue.

J'ai oublié la fin de la soirée, qui était mal écrite ; qu'importe.

Hommage aux chaussures de mon quartier

Le sujet présent oblige à garder la tête en l’air, à l’affut de ce détail cocasse, vieux comme les fils électrique, probablement. L’esprit enfantin, joueur. A l'affut de la facétieuse intention. Taquiner, provoquer le chaland en lui proposant ça : une paire de godasses qui pendent. Il faut se dire que pour que pareil miracle se produise, il faut que deux jeunes gens aient ri aux éclats en tentant de loger là des souliers usés. Il faut se figurer que tout cela nécessite de n’être pas sérieux, pas une seconde. Le geste est gracile, il nécessite un esprit plein de surprises et le gout de l’hommage. C’est un acte subtil, et même discret - l’oeuvre d’un taiseux, mais d’un très drôle. Un taciturne empli de fantaisie. Un petit plaisantin.
A quoi tout cela tient ? Au noeud de deux lacets, à une mairie n’étendant pas trop son empire - pas encore. N’étendant pas ses moyens technique jusque là, pour effacer bêtement, sans même trop y penser, toute cette poésie. Ce détail d’un humour bien moins grossier, moins gras que ses administrations, ses camions auto-collés de sigles tentant de nous convaincre que c’est là rendre service à la population. Que c'est une raison de lever l’impôt, une façon utile de le dépenser. Que c’est rendre les rues agréables et conviviale. C’est le contraire, bien sûr.
Ce n’est même pas nettoyer, c’est faire place nette, table rase, sans demander l’avis de personne. C’est une décision prise dans un bureau, de quelqu’un qui ne vit pas même là.
Ce geste, c’est l’adieu aux chaussures. C’est l’hommage à la basket. C’est une proposition faite à d’autre de faire faire un dernier voyage à leur propres paires de pompes. Une courte échelle vers le paradis des chaussures, où ces dernières sont soulagées de devoir se poser par terre. Elles attendent là, sur leurs fils perchées, que le monde prenne fin, les lacets de nylon ne devant pas céder avant. Ce n’est que lorsque notre temps s’effondrera, et ses fils électriques avec, qu’elles tomberont dans l’oubli - l’oubli des chaussures rendues à la terre, redevenue poussière parmi la poussière. « Ask the dust ».
La pluie les lustreront, comme leurs dignes vies l’exigent. Le soleil achèvera de délaver leur teintes, et alors elles seront pastelles, elles seront craquelées. Alors elles auront acquis leur ultime patine.

Un peu de vodka et l'air d'une pâle nuit de septembre

Je rentrais de mon mardi soir, il n’était même pas tard. J’avais passé le week-end à écrire - une commande un peu chiante.
Je rentrais et comme d’hab, j’avais un peu bu, je pensais à ci ou ça, à cette soirée, je pensais un peu à cette nana qui s'ennuyait, une petite allemande, blonde, au visage rond, un peu carré, aux traits malgré tout fins et très beau. J’ai dit cette unique phrase que je connaisse. « Du bist eine schatze ». C’est vrai qu’« elle avait quelque chose d’un ange » . Et donc je pensais à tout ça. Mais je pensais à tout un tas d’autres choses, d’autant que j’écoutais de la musique, dans mon Ipod, puis ce boulevard est chouette et assez calme. J’étais à deux pas de chez moi, je pensais à toutes ces photos que j’avais prise du coin.
Puis je me suis arrêté parce que j’ai croisé le regard d’un chat. J’en avais vu un autre, un bel européen tigré, très beau, la veille, en rentrant des courses. Là, c’était la nuit. Mais pour l’européen, c’était en plein jour - il m’avait vraiment décidé à en prendre un. Il avait une grande qualité, en plus de sa belle démarche et de son air, en plus de son cou sans collier : il s’est planqué, pour m’échapper, dans cette magnifique usine, avec ses grands hangars, qui fait du retraitement de déchet, et qui ne pue même pas.
Mais le chat que j’ai croisé était différent. D’abord c’était la nuit noire, ce coup-ci. Puis on s’est arrêtés, se regardant l’un l’autre, à ce moment là. On s’était déjà dépassés, il avait dû me capter de longue date ; j’étais gentiment saoul et il m’a fallu un peu de temps pour me rendre compte de sa présence.
J’ai coupé ma musique et je me suis accroupi. J’ai tendu la main vers lui, l’ai frotté comme je fais avec les chats (ça les rends fous, d’habitude), mais lui restait indifférent. J’ai fait du bruit avec mes lèvres, comme pour lui dire de venir, mais il est parti et j’ai capté seulement là qu’il avait une patte bien niquée. Il a longé le trottoir et les pare-chocs des bagnoles garées là. Comme tout un tas de chats, dans le coin, il devait chercher un truc à bouffer, des poubelles. Il sautait sur sa patte arrière gauche, sans que la droite ne touche au sol. C’était vraiment moche, jamais il ne m’aurait laissé l’approcher - trop peur. Il avait dû se faire sacrément marcher dessus. Un truc bien cruel dans ce genre. Les chats sont tous amochés, dans le quartier. Dans les pays vraiment pauvres, ils sont tous maigres, mais pas ceux-là.
Ça m’a fait pensé au sale clébard de Sergio, qui avait aussi une patte niquée. Sauf que ce chien, il était vieux, il avait un maître dont il s’occupait, et qui s’occupait de lui, puis c’était la patte avant. Puis il s’était fait bouffé la patte par un autre clébard, parce qu’il menaçait son maître. Alors on pourrait dire que c’est comme la règle du jeu. D’ailleurs, il l’utilisait un peu, quand il courrait. Alors que le chat, pas du tout. Pour autant que je puisse en juger, il ne devait jamais la poser, sa patte. Je ne l’ai vu que faire quelques mètres.
Mais le chien de Sergio, surtout, il était vieux. Alors que ce chat était petit et semblait assez jeune.
Je sais pas trop ce que j’aurais pu faire. Je veux dire, je sais bien que je n’avais qu’à rentrer chez moi sans penser à lui. Ce que j’ai fait. « Pâle septembre »
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