Celui-là.

    Ils me prennent pour un fou. Je le vois quand je les regarde et que je vois leur air effaré alors que je suis à m'occuper, dans mes pensées. Ils me prennent pour un taré, un mec qui sait pas où il est, qui sait pas ce qu'il fait. Ils croient que je ne sais rien du tout et que je suis ailleurs, dans des nuages qui leurs semblent obscurs. Mais moi, je sais ce que je fais et je sais ce que je suis. Je sais que je rêve un peu, ouais, mais je sais surtout que je réalise mon rêve : le comble étant que mon rêve soit de rêver, simplement. Je ne tiens pas à faire autre chose, quelle joie à ne plus voir des gens effarés ? Au fond, j'y prends une plaisante ironie, j'aime que l'on me regarde avec le dédain de celui qui ne comprend pas et j'aime que l'on m'houspille, me disant d'avancer droit. Cela me donne l'occasion d'aller de travers.
    Quand je me promène dans la rue, je me dis que rien ne vaut la peine que j'avance trop vite. Je regarde les gens qui passent, devant moi. Ils se retournent parfois, étonnés que quelqu'un les regarde. Ils ne doivent pas avoir l'habitude que quelqu'un les voie. Je suis celui qui attend au milieu des rues, les bras ballants, et qui regarde passer les nuages, parmi les gens. Je suis celui qui, d'un regard circulaire jeté à son tour, éclate d'un grand rire inepte. Et quand je n'ai plus d'argent, je m'assied au milieu et je fais la manche. Cela me fait voir un autre point de vue, celui des gens d'en bas. Et leur regard qui était hautain devient vaniteux, de la vanité de la vie tranquille et bourgeoise, celle du petit nanti, qui, tranquillement, va faire ses courses le soir et n'expire qu'un sombre mépris à celui qu'il ne regarde pas et celui qui fait la manche devant le magasin. Celui là, c'est moi. Je ne leur demande rien, j'essaie de grappiller, quand ils sortent du magasin, un ou deux centimes. Mais je préfère chanter, des chansons qui les scandalisent tous, et j'insulte les passants. Il n'y a pas de raison, eux aussi se trouvent insultants ; ils n'ont simplement pas le courage de l'admettre et de le crier aussi haut que moi et que ma voix enrouée.
    Et j'ai mon chien qui aboie parfois, quand une tête ne lui revient pas ; il me dit la laideur du monde autour et il est bien doux avec moi. Quand c'est à la lune qu'il hurle, il me rappelle comme le monde est beau ; celui-là dans lequel je suis et dans lequel j'ai creusé mon trou. Il va, parfois, remuant la queue, vers une demoiselle qui lui semble jolie, mais il ne quitte pas souvent mes bras. Il est jeune encore et moi aussi. On est un peu frères, je pense, compagnons en tout cas. On a forcément besoin d'une fratrie, quand on est seul. Souvent, je laisse mon chien se promener et je pars aussi. Il y a un rocher, sur une large place, que j'aime bien. Alors que l'on est au sommet, personne ne nous voie. C'est l'infraction à l'attention mal placée de la population ; l'espace que personne ne connait, croyant connaître si parfaitement cette petite montagne, ce petit roc, posé au dessus de la grande place comme une boule cailleuse au milieu d'un immense jardinet japonais. Et moi, là-haut, je surplombe tout le monde et je vois les gens d'en haut.
    Je ne vois que le dessus de leurs petits crânes qui s'agitent, remplis de soucis, qui vont et viennent toute la journée, sur cette place toujours fuyante. Alors, j'éclate de mon rire candide et certains, ceux qui ne sont pas trop dans la fumées de leurs jours étranges, m'entendent. Ils se demandent d'où vient ce rire de beau diable, ce rire de liberté. Et baissent la tête à nouveau, repartent dans leur ignorance. J'insinue le monde dans les esprits, je suis celui que l'on veut pas voir, mais que l'on voit quand même. Celui qui déchaîne la pitié, engage les remords et la culpabilité. Je suis celui-là qui, perché sur un lampadaire, aurait semblé le fou du village, dans une autre époque, et semble le plus sain d'esprit dans ces temps sombres. On a jamais assez de lumière. Moi, je cache la lumière des lampadaires dans mon manteau pour l'emporter avec moi et la voler à la ville à qui je dois rien. Je m'enfuis, des feux follets dans le cœur, entre les ruelles sombres et je me trouve brillant de mes facéties.
    Je bois les bouteilles à moitiés vides que je trouve, ramasse parfois les morceau de pain qui traînent, les arrachant aux oiseaux, moineaux de malheurs, petits vautours de la ville à mon instar. Je les regarde sauter et, sautant avec eux dans mon esprit, trébuchant en réalité, nous faisons la course. Je gagne toujours : ils s'enfuient devant ma grandeur. Mes ailes sont mes jambes qui me portent si loin que vont les chemins intracés parmi les grands immeubles. Les toits n'ont plus de secrets pour moi, les caves sont mes refuges. Je suis oiseau de la ville, toujours près à s'envoler alors que l'on porte son regard dessus ; l'ombre citadine, évanescente et libre à chaque ténèbres.

Pincemi et Pincemoi

  • Nous devrions partir en dialogue.
  • Oui, mais comment savoir quoi nous dire ?
  • Je ne sais pas, essayons.
  • Bien, essayons.
  • Qu'avez-vous fait de beau ces derniers temps ?
  • Oh, cher ami, je n'osais vous demander ce que vous faisiez dans la vie.
  • Vous ne répondez pas à ma question.
  • Non, mais avouez que cela est cocasse !
  • Je l'avoue bien volontiers.
  • Mais pardonnez moi, cher ami, je ne vous ai donc toujours pas répondu !
  • Je ne vous le fais pas dire.
  • J'aime dans le monde aller sur les chemins.
  • Êtes vous poète ?
  • Poète ? Seigneur non, j'ai dit que j'aimais faire.
  • Oh, êtes vous musicien ?
  • Hélas, je fais, mais je suis paresseux.
  • Un paresseux ?
  • Monsieur, vous prenez tout au pied de la lettre et, si je suis une sorte de paresseux sans doute, ce n'est que pour son côté languissant et altier.
  • Oh, je vous prie d'excuser mes maladresses, cependant, je n'ai toujours pas cerné votre occupation.
  • Je me languis, vous l'avez entendu. Je philosophe et je parcours le pays à mon gré. Je m'estime en ma demeure dans votre logis.
  • Monsieur, je ne vous ai guère demandé de nouvelles sur votre lieu d'habitation.
  • Et que s'agit-il que votre propre occupation ?
  • Pour ma part, j'étudie. Le monde regorge d'études de toute sortes et de tous reliefs.
  • Oh ! Nous voilà bien amarrés, cher ami. D'un scientifique et d'un littéraire !
  • Je ne pense pas que l'on puisse dire cela.
  • C'est de votre rigidité que vient votre ressentiment mon cher !
  • Je ne m'estime certainement pas comme rigide et, bien que le fait que je l'énonce le contredise, je crois judicieux de faire preuve d'un minimum de discernement en toutes circonstances.
  • Je ne crois qu'au discernement de l'hydromel, des nuages et du vin !
  • Ce sont des sortes de discernement. Vous les rendez lyriques.
  • Oh, certes, oui, mais que diable ? Un peu de théâtre ne fit jamais de mal à personne ! Et lorsque je m'épanche dans la tragédie, ce n'est que pour mieux rebondir : ne vous essoufflez-vous donc jamais ?
  • Je ne suis pas bavard. Je ne pense pas que l'on puisse dire des choses sans cesse à propos des choses. S'il est judicieux d'évoquer des images des choses, il faut savoir les pondérer.
  • Vous parlez comme un sablier !
  • Je ne tiens pas à réagir à vos provocations. La révolte doit parfois être vaine.
  • Oh, je ne puis vous laissez amoindrir de votre petitesse mon tableau de rêves. Les images sont douces, elles permettent de s'avigorer l'imagination. Elles laissent courir l'esprit plutôt que de l'enfermer dans une cage de raison.
  • Vous parlez de cage car vous ne connaissez pas la superficie de la connaissance ; peut-être sentez-vous les tréfonds de l'âme mais nous avons pour nous la surface entière de l'esprit.
  • M'insinueriez-vous primitif en m'insinuant un homme des fonds ? Croyez-vous que seuls les hommes de sciences sont dotés d'esprit ? Croyez-vous que l'âme n'ai pas de regard ?
  • Je dis simplement que peut-être l'âme a-t-elle un regard, mais l'esprit en a un. Nous autres scientifiques, tournés vers l'extérieur, pouvons voir d'une même sorte que vos penchants intérieurs.
  • Évidemment. Cependant, certains s'étalent dans la raison et s'y tournent à leur gré.
  • Que voulez-vous, le monde est partout, les réalités sont multiples.
  • Monsieur, pensez-vous judicieux de mêler le monde à cela ?
  • Je ne verrais de toute façon pas duquel vous parlez. Rappelez-vous que je suis un scientifique et que vous êtes littéraire. Pardonnez-moi ces réductions bien amères, vous m'entendrez.
  • Cher monsieur, bien évidemment. Mais j'ai cependant peur de ne pouvoir vous causer plus longtemps, si nous n'évoquons aucun monde du tout.
  • Alors de quel monde voulez-vous parler ?
  • Ne soyez pas si direct et restez courtois. N'oubliez pas que nous sommes des hommes du monde. Nous nous devons nous maintenir une certaine figure.
  • Ahah, oui, sans doute avez-vous raison. Mais nous ne pouvons que nous figurer vos mondes, à vous, les littéraires ! Je ne voudrais cependant pas vous vexer, monsieur, et je vous accorde le crédit que vous souhaitez pour ce point.
  • Où donc pourrions nous aller, si je laisse les imaginations nous mener ? Je ne peux, cher monsieur, que me réapprendre à moi-même en essayant de vous l'expliquer. Essayons : imaginez une rêverie. Vous voyez simplement les tressaillements de vous-même et c'est pour vous comme si vos yeux s'étaient fermés une seconde fois. Nulle besoin de décrire ce qui vous arrive, vous pouvez alors vous constater.
  • Je suis sceptique.
  • Ce n'est point que vous ne faites aucun effort, c'est que vous en faites trop ! Vous devez, mon cher ami, vous laisser aller, ou plutôt laisser tout ce qui n'est pas vous-même, aller.
  • Aller ? Mais aller où ?
  • Ah ! Je l'ignore ! Et vous aussi l'ignorez ! Vous saurez une fois que vous ne le saurez plus.
  • Voilà qui est pénible avec vous, les littéraires, vous ne savez décrire plus loin que des images bien floues.
  • Alors je vous écoute ?
  • Non, cher monsieur, je ne peux me permettre de vous étaler ma science, pour la simple et excellente raison qu'outre le fait que ce soit hors de propos, quand bien même vous comprendriez, tout cela n'aurait d'intérêt que si nous avions l'occasion de sortir une planche ou une autre table de recherche.
  • Voilà, comme vous y êtes. Quelle prétention ! Une science nécessite aussi une pratique, mais en ce sens, nos effleurements de conscience sont aussi science ; nous les pratiquons.
  • Je ne peux évidemment vous exposer une idée décente, mais puisque vous y tenez, je vais vous expliquer l'une ou l'autre chose que je comprends.
  • Ahah, quel homme de science !
  • Bon. Disons simplement que 1+1=2. Si on pose 1=2, nous sommes d'accord que 2+2=4.
    En posant cela comme 2² (soit 4) nous obtenons la deuxième dimension puisque la valeur de référence se trouve être deux relativement à 1. Puisque la troisième dimension est une relation de profondeur à partir de la seconde et se matérialise en 3 compris en 4, nous savons que nous ne pouvons continuer en expansion du système déjà crée mais dans un affinage de celui-ci ou si 4=1, 3=3/4 donc notre 2² deviens 2³ soit 2*(2*[3/4 de 2]). Pour résumer la démonstration, relativement à 2 et 4 et dans un système mobile avec l'unité (1) de référence donc une unité complète infinie 3=3/4 soit 2+1/2(2) ou 4-1/4(4) et nous pouvons donc conclure que la découverte du 2 et du 4 induisait hypothétiquement la découverte de la troisième dimension.
  • Je suis soufflé, cher ami. Cependant, une pareille démonstration débouche forcément sur un imaginaire. Sans cela, vous ne pourriez penser de nouvelles dimensions encore ! Voilà notre règne, à nous, littéraires. Nous partons de l'imaginaire lui-même et pouvons inventer autant de dimensions qu'il nous est possible !
  • Je vous l'accorde, mais elles ne sont qu'affabulations, vous auriez grand' peine à revenir à une réalité ou l'autre et vous partez de vous-même et votre petit esprit. Que vous soyez malins vous permettra simplement de mieux vous sortir de vos dédales ; nous traçons une ligne droite !
  • Vous vous aplatissez de sciences en plus de votre fadeur habituelle. Il vous faut forcément un peu de fadaises axiales pour vous relever et nous vous sommes d'un grand recours.
  • Cela est vrai. De la même façon que recadrer parfois une littérature peut lui être fort bénéfique.
  • Comme nous nous équilibrons mutuellement !
  • Oui, au point d'en être parfois fort mal à propos.
  • Mon ami, je suis heureux de vous l'entendre dire, notre parfait assentiment ne peut que nous être mauvais. Il nous rendrait fades et bien pire que votre fadeur, encore !
  • Je ne suis pas fade, gardons une consonance quelques temps voulez vous ?

« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien »

Le réveil sonne, je remue, je peine à ouvrir les yeux sans les refermer - le jour est clair. Je dois bien les ouvrir ne pas attendre le second réveil parce que je dois partir dans quarante minutes pour l'université. Et puis je n'avais pas mis de second réveil.
Je n'ai plus d'argent mais c'est la fin du mois. Reste des oeufs à frire, une gaufre à moitiée mangée l'avant-veille. Je ne buvais pas les deux tiers de ma cafetière, je sais, dommage.
Dans le métro, je suis absent, je ne sais plus ce que j'y ai fait, là, précisément. D'habitude - oh si, je me souviens des fesses d'une très jolie femme, en allant vers la bouche, tenant nonchalament son parapluie sur sa droite tandis que la pluie batante humecte sa belle chevelure par le coté gauche. Oui il y avait de la pluie battante ce matin et je la sentais frapper mon visage comme l'avant veille au soir sauf que l'avant veille au soir tandis que j'attendais improbablement sur la voie d'un mac drive désert de quoi me sustenter, la pluie était bien visible dans une sphère autour d'un lampadaire. Je peux dire que mes yeux, quoiqu'humidifiés par la pluie qui les frappaient de face, voyaient là ce qu'aucun objectif ni aucune caméra ne pouvait voir sans que la focale n'en soit franchement perturbée. Ou alors en longue focale à l'abris d'un parapluie. - peu importe l'habitude.
La femme s'est retournée quand son parapluie a heurté mon genou dans l'escalator. Elle était bien plus agée que je n'aurais cru, au vu de ses courbes sûres. Mais elle en avait davantage de charme.
J'étais à ce moment, qui sait, très malheureux de la nouvelle selon laquelle Léone était mariée. La veille au travail j'avais lu plusieurs albums pour enfants et je m'imaginais déjà faire la lecture a sa petite - j'avais le temps, elle avait neuf mois.

« Il était plusieurs fois une forêt. »

D'ici à ce qu'elle arrête de réclamer des histoires, j'avais peut-être le temps de faire divorcer Léone, mais il me semblait que je devais avoir d'autres choses à faire.
Le monde compte beaucoup de femmes et beaucoup d'entre elles me plaisent. Je tressaille, ou trésaute, ou défaille - je suis particulièrement sensible aux moments équivoques ou elles me font de ce rentre-dedans, me regardent de leurs yeux langoureux. Je sais que tout cela est un jeu et je devrais le prendre comme tel, parcequ'autrement, elles se lassent. Les femmes de trente ans ont rarement gardé une sensibilité qui en font des joueuses de long court, de vrais joueuses. Elles semblent vouloir couper court à la partie, je crois. Si bien qu'il faut agir ou rester à un niveau important de pathétique quand on comprend comme on a perdu sa chance.
Je pensais que la bière était néfaste à mon écriture, pas tant concernant son style que sa lisibilité, mais il semble qu'écrivant à l'encre, elle pose des problèmes suplémentaires lorsqu'elle tombe en goute sur mon papier si fin et touche plusieurs épaisseur. Alors elle emporte l'encre. Mais qui lira le papier ?
J'écris selon l'idée, enfin c'est avec celle là que j'ai commencé, de Merleau-Ponty selon laquelle on pourrait tout à fait renverser l'intelligibilité de la représentation de la perception. Que les objets ne soient plus le boulevard et les arbres, mais le vide entre eux lorsque ces derniers deviennent le fond. Il me semble que j'essaie de faire ça à la manière du cube en perspective dont on ne sait s'il se développe devant ou derrière.
Une même perception et plusieurs perspectives.

« Il était une fois une forêt. Dans cette forêt vivaient des arbres. Dans un arbre vivait un oiseau coiffé d'une couronne. Il vivait dans l'arbre et commandait à l'arbre. Mais après avoir fait plusieurs fois le tour de l'arbre ... »

C'est assez étrange, de cette idée que je visualisait assez bien avec cet exemple que j'avais trouvé avec le cube, j'ai curieusement commencé à écrire dans une piètre prose spontanée. Je revois ma journée dans le désordre en passant d'une chose à une autre sans moyen de trouver de fil conducteur puisque les mots alignés, nés à la suite les uns des autres, en comportent naturellement plusieurs. Est-ce pour autant un procédé ayant grand chose avoir avec l'idée de départ ? Aucune idée. Le procédé m'interdit de réfléchir pour l'heure.
Ou plutôt la bière. Il m'est arrivé souvent, après avoir fumé du cannabis, de pouvoir partir dans quelque chose de plutôt, d'assez, voire d'étonnement cohérent - sur la musique, une fois, je me souviens. Et à la manière de la prose spontanée, les idées s'alignaient les unes aux autres tant et si bien que j'avais du mal à les clores, si bien que pour apporter la cohérence d'ensemble au développement, je devais rester très concentré. Je devais faire attention à ne pas définitivement digresser, ce qui n'aurait pas été un problème en soi, mais qui m'aurait fait perdre l'idée que j'avais commencé seulement à développer. Alors quand elle m'échappait, j'arretais et je faisais le point.

« Un jour, l'oiseau ôta sa couronne et fut rendu à sa liberté. Il était une fois, dans une autre forêt habitant d'autres arbres, d'autres oiseaux qui portaient des chapeaux. »

Comment ? Aurais-je retrouvé un cafard généreux dans mon cendrier ? La cendre couvre les braises, dit-on. Ca n'était pas un cafard, je crois mais cela convient : je n'ai plus de cigarettes, je n'ai plus d'argent.
Aller, de tête, essayons de mieux nous souvenir du beau poême en rimes que j'essayais de citer, tout à l'heure. Rimbaud. Pour la petite fille.

« Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picotés par les blés, fouler l'herbe menue. »

Un dernier pour la route

The bay trail
Nous étions dans ce bar l’autre nuit. Nous buvions quelques bières, de celles des mérités, après avoir aidé Nan à installer son bureau. Une longue après midi d’hiver pluvieuse, mais non trop froide.
Il s’agissait d’une de ces soirées dont on sent qu’on n’en tirera pas grand chose, qu’on se trouverait bien ailleurs : tout à la fois, j’étais un peu coincé, un peu désespéré, un peu saoul, mais pas trop, enjoué tout de même. Pas trop mal entouré, mais pas si bien : j’étais pas de cette humeur là. Ces soirées que l’on passe finalement assez seul. Un apéritif qui tire en longueur, qui s’étend sur le reste de la soirée. Sur la séance à laquelle on voulait assister. Un imprévu presque agaçant.
J’étais là, et je me voyais boire avec mon chauffeur, pour le retour - bières sur bières. Ça nous arrivais de temps à autres, en sortant du travail, d’aller boire un verre, de fumer un pétard ou les deux. Un peu plus que de temps à autres. Souvent, régulièrement. Mais il faut diviser cela par la timide régularité avec laquelle je travaillais.
C’était mon mécanicien, il s’appelait Henry. Nous travaillions ensemble le week-end, le plus souvent, mais nous croisions parfois la semaine au garage, lorsque j’y passais entre mes cours pour voir le patron, pour ma paie, ou parce qu’il m’avait parlé d’une belle voiture qu’il fallait réceptionner un jour où il ne pouvait pas. Parfois, il me donnait rendez vous le midi pour voir un V8 américain qu’il devait réviser, une cadillac ou une chevy. Je sortais alors de mon lit, du café ou de l'université, et j’accourrais à toutes jambes. Et avec Henry, nous fumions une cigarette dans la cour, sur la terre battue humide, par endroit verte de quelques brins d’herbes. S’il pleuvait, nous prenions une tasse de café réchauffé. Il s’occupait des bagnoles ordinaires que les clients amenaient, avec de petits pépins. Il avait la trentaine passée, une barbe de trois, voire quatre jours - je sais qu’il y a une controverse sur ce terme, qu’il faudrait, dit-on, en moyenne autour de sept à dix jours, en taillant sa barbe à la tondeuse, pour pouvoir prétendre à cette caractéristique mensongère ; et ainsi faisaient tous ces types qu’avaient des barbes. Je pouvais pas prétendre à ce signe de maturité, j’avais vingt-et-un ans, et ma barbe tardait à prendre une honorable forme. Mais mes cheveux tombaient déjà comme chez un type de vingt-trois ou vingt-cinq.
Une parenthèse a propos de cette controverse qui m’oblige à revoir ce que j’ai écrit plus haut pour commencer la phrase dont je clos seulement l’incise. Henry avait cette barbe là, je crois qu’il l’entretenait, mais c’était cool sur lui. Henry était un mec cool. Sa moustache était cool. C’était un gars sensible, assez drôle, je l’aimais beaucoup - c’est toujours le cas, d’ailleurs.
J’étais dans ce bar avec lui et Nan, je sirotais un verre - non, j’« avalais », je « descendais ». Comme la musique était mauvaise, je regardais par la fenêtre, la lumière et la couleur, la forme des gouttes d’eau que me révélais, s’écrasant sur l’amas de graviers goudronneux, noir ébène que constituais la chaussée, les phares des voitures qui tournaient face à moi, s’arrêtant au stop du carrefour où le bar se trouvait. Je regardais la pluie, la nuit. Les portes vitrées du café - « Pacific Heights » - étaient embuées. Mais pas au niveau des roues et de la pluie - seulement à hauteur des yeux.
Le pied, c'était la route. Rentrer à pas d'heure, c'est s'assurer d'une belle route, bien dégagée. J’étais avec Henry, nous écoutions même peut-être la radio, ça nous arrivait fréquemment. Les choses étaient bien.

Sujet. Discutez la question « Comment bien employer son temps après une heure du matin ? »

Occupation nocturne #1


J’ai commencé cette dissertation, un peu tard, comme à mon habitude. J’allais vous expliquer que j’avais lu l’ensemble de mon cours, qui était incomplet et dont j’ai récupéré ce qui me manquait, mais comme vous le constatez, je n’arrive même pas à exprimer clairement cette idée. J’ai l’impression que les mots que j’utilise m’échappent. J’ai la sensation de ce que je veux dire, j’ai le mot sur le bout de la langue, je visualise la nuance dont j’ai l’intuition, mais je perds mes mots.
Je perds mes mots et donc j’aspire à la clarté, à la tranquillité, à la littérature, histoire de ne pas tomber dans ce vide de sens total que sera ma vie lorsque je n’aurais plus de mot. Mais je suis déjà dans un vide de sens complet.
Vous me demandez de faire une dissertation sur la sociabilité et les groupes sociaux dans la France d’ancien régime. C’est bien ce que l’on demande habituellement aux étudiants pour leur faire passer des examens. Vous me demandez de porter un point de vue sur ce sujet. Mais je ne sais pas quoi vous dire. Vous n’insulterez pas mon intelligence, je le sais bien. Ce n’est pas que je n’ai pas d’avis sur la question, probablement en aurais-je un, si ça m’intéressait. Mais en fait, j’ai l’impression que vous m’invitez à cet exercice, que j’ai fait cent fois, de blabla. Je sais plutôt bien écrire, je suis habile pour ça, et je sais écrire ce que l’on me demande d’écrire. Mais j’ai fait cela trop souvent. Trop souvent je me suis lancé dans cet exercice ridicule de baratin, vous en avez lu des pages et des pages de mes copies vides, creuses, ou la formule et l’apparente complexité n’ont d’égales que l’ironie avec lesquels je les écris.
Ce désamour n’est pas vis à vis de vous, elle est vis à vis de l’institution à laquelle nous collaborons tous, entretenant ce mythe de l’université, lieu du savoir et de la joie sur terre. Mais vous savez bien que ça n’est pas le cas, vous qui avez passé votre année à rappeler à l’ordre des élèves comme le font vos collègues dans les collèges et les lycées. J’étais désolé de cette situation, pas tant pour moi que pour vous, parce que vous trouvez vous du sens à ce que vous faites, de toute évidence. J’ai eu envie, parfois, de hurler sur ceux là, mais je ne l’ai pas fait, d’abord pour vous. Pour ne pas saper votre autorité ou pour ne pas vous sembler, moi aussi, vous manquer de respect. Par résignation aussi. Rendez vous compte, à l’université, se retenir de saper l’autorité d’un enseignant pour l’intérêt intellectuel ? Mais c’est tout le contraire, je crois, l’université ! Le lieu où l’on ne devrait surtout pas se retenir de saper toutes les autorités pour le savoir...
Vous ne m’avez jamais expliqué pourquoi il était important de faire cela. Si vous l’avez fait, vous ne m’avez pas convaincu. Je n’ai pas le tempérament assez panurgique pour faire les choses qu’on me demande de faire juste parce que l’on me demande de les faire, et là, j’ai le sentiment d’exploser en vol. Croyez moi, lorsque cela arrive, la seule chose qui vient à l’esprit des gens à qui l’on en parle, ce sont les bêtises suivantes : « mais termine cette licence ! avec un diplôme, tu pourras obtenir des équivalences ! un peu de courage ! il ne reste qu’un mois, c’est la dernière ligne droite ! ». Et croyez bien que je me suis efforcé de le croire. Je l’ai cru, j’en ai fait, depuis  deux ans, au moins, ma principale motivation. Et plus encore par défaut que ça n’en a l’air : finir ce que je suis en train de faire parce que je veux en finir et que je n’ai rien d’autre à faire.
J’ai trop longtemps participé a cette mascarade, peut-être d’autre auraient eu plus d’épaules, mais là aussi on a raté mon éducation. Je suis fatigué. J’ai mal au dos, depuis ma première année à la fac. J’ai du mal à entretenir les relations que je souhaite, à faire ce qui m’inspire du plaisir, comme lire, et plus encore, j’ai du mal à faire des choses constructives. Ces années m’ont formidablement appauvri et m’ont refermées sur moi-même plus encore que je ne m’en rends compte, après tout ce temps. J’ai tourné en dérision ce qui me rendait perplexe, toute cette comédie à l’humour douteux. Et puis je n’ai plus trouvé ça drôle, alors j’ai fait autre chose. Puis je voyais bien que je ne pouvais pas ne faire qu’autre chose. Alors je me suis rendu compte que quand bien même, je le voudrais, je crois que je ne pourrai plus aujourd’hui m’épanouir en apprenant quelque chose. J’ai même perdu l’habitude d’apprendre, d’entreprendre, ce qui me donne franchement le sentiment que j’ai plus encore qu’au lycée perdu mon temps, ici.

Je vous joins, a tout hasard, cette dissertation : j’en avais fait le plan, esquissé le développement, j’avais achevé l’introduction. Vous verrez, c’était bon. Mais ça a calé : c’était la panne sèche. Une distance trop grande et trop absurde a parcourir en un temps trop court. J’ai pris la contre-allée.

Sociabilité et groupes sociaux

Introduction :

L’époque moderne est connue pour son histoire politique, pour ses grandes caractéristiques sociales et économiques, fondant une société particulière, entre la société féodale et la société industrielle, qui aurait porté une dynamique particulière jusqu’à nous, celle d’un lent processus d’individualisation et de civilisation des moeurs (N. Elias).
En effet, présente parmi les hypothèses des études des sociabilités de l’époque moderne, la dynamique historique d’Elias permet de ré-interroger certains concepts : qu’est-ce que la sociabilité, dans une société qui porte en son sein des normes de rapports sociaux traditionnelles et des formes de rapports entres individus marqués par le calcul rationnel ?
A cette question s’ajoute l’ambiguïté des distinctions suivantes, que l’on retrouve aussi classiquement lorsqu’il s’agit de sociabilité : sociabilité formelle ou informelle, comme si la sociabilité informelle n’était pas, bien souvent, une institution, habitée par des rituels, des normes et des représentations ? Comme si les sociabilités formelles des élites devenaient mécaniques, une sociabilité de machines huilées par des usages entendus (Barry Lyndon, Kubrik). L’ambiguïté de la distinction, elle ultra-classique, des groupes sociaux, distinction galvaudé par un imaginaire de « la société des trois ordres », première représentation que l’on acquiert, à l’école, lorsqu’il s’agit d’époque moderne. Galvaudée parce que cette distinction n’est pas toujours pertinente pour comprendre les logiques et dynamiques du lien social, de la sociabilité, alors qu’elle est toujours présente à l’esprit. Il convient peut-être donc de proposer d’autres critères pour former les groupes sociaux dont nous parlons : en partant de l’individu, par exemple, des groupes sociaux pertinents en forme de cercles concentriques, de réseaux, obéissant chacun à des critères spécifiques, à une sociabilité dont on peut écrire plus exactement les règles, dont on peut mesurer l’intensité. Des groupes sociaux ayant un sens pour les acteurs de la sociabilité : les relations entre tel petit noble de province et son voisinage, pouvons nous les réduire à cette stratification de la société, par ailleurs pertinente à d’autres échelles ?
Parce que la sociabilité est un concept qui se comprend bien mieux en parlant d’individus et d’expériences, recourir à la convivialité, à la socialité pour caractériser ce dont on parle est judicieux. Comprendre le ressenti des individus dans leurs sociabilités, qui est au fondement des interactions sociales (A. Fiske), comprendre les trajectoires et les logiques qui les expliquent, présidant à la formation de groupes autour de ces acteurs.

Quelles multiplicité de la sociabilité à l’époque moderne, quelles dynamiques pour les groupes sociaux ?

Nous nous interrogerons de cette façon sur les sociabilités en les distinguant selon leurs temporalités, selon la place qu’ils occupent dans la vie des acteurs, fonction de leurs fréquences, du caractère ordinaire, extraordinaire. Cette distinction, utile pour constater que l’analyse privilégiant la stratification sociales des pratiques n’est pas la seule, bien que notre  dernière partie interrogera les formes spécifiques de la sociabilité des élites, dont les caractéristiques sont aussi temporelles.


1/ Le lien social comme manifestation première de la sociabilité

Le lien social, conséquence de la proximité des individus, atteste d’une cohésion sociale lorsque cette proximité est vécue comme positive. Ainsi, la convivialité est une dimension cruciale de la socialisation.

a) La convivialité, moyen d’une sociabilité ludique.

    Selon la définition de Simmel de la sociabilité, l’enjeu premier de la sociabilité est le plaisir d’être ensemble. La société d’ancien régime est caractérisée par l’importance de la définition collective sur l’être particulier, ce qui revient à dire que l’ « être ensemble » est au fondement des individualités naissantes. On est, lorsque l’on est avec ses confrères aux travail, on est, lorsque l’on est dans une société de jeunesse. On est enfin, lorsque durant l’hiver, dans les villages, on est dans une veillée pour jouer les jeux de la sociabilité. La convivialité produit donc un sentiment d’appartenance, un sentiment affectif, de plaisir.
    Le jeu est une des dimensions fortes de la convivialité : on le retrouve lors de la veillée, avec le jeu subtil et normé de la séduction entre jeunes, qui signifient aux uns et aux autres leurs émois amoureux, rougissent, se moquent ou commentent, pour les plus jeunes qui n’ont pas encore l’âge. Ces comportements sont soumis à des règles, routinisés, qui s’apparentent à des rites d’interactions : la jeune fille fillant le coton n’a qu’à faire chuter sa bobine pour qu’un galant la lui rende, contre un baiser. Cette jeune fille n’a qu’à espérer avoir été assez claire dans ses exigences : subrepticement, par des jeux de regards, en alimentant des discutions, qui deviendront des rumeurs parvenant aux oreilles des jeunes hommes. Si ce n’était pas le cas, elle conserve malgré tout la possibilité de garder la face, tout en récupérant sa bobine, et de tenter sa chance plus tard avec un autre jeune homme.
    Le jeu n’est pas seulement celui des acteurs entre eux : il s’agit du jeu à proprement parler. Jeu de cartes, de dès, d’échecs, danses, farces, le jeu comme divertissement est un des aspects de la convivialité des relations sociales. Traversant les stratifications sociales, le jeu se retrouve dans tous les lieux de sociabilités. Au cabaret, on peut jouer de l’argent, danser, au café, on s’ingénie aux échecs, tandis que la société est le lieu du jeu littéraire, du rébus, des charades. Même l’échange épistolaire est le lieu du jeu, comme ceux entre Voltaire et l’empereur prussien Frédéric. Les énigmes sont parties des écrits, des comtes philosophiques (Satî ou la destinée, de Voltaire), et le théâtre, que l’on représente parfois au dans les sociétés, joue avec virtuosité des règles de la versification classique pour plaire aux spectateurs. En 1672 sont publiées Les récréations galantes de Charles Sorel, un recueil d’idée de jeux pour toutes bonnes sociétés désireuse de s’amuser.

    Si la convivialité et le jeu semble par définition imposer une égalité entre les acteurs, les rapports sociaux sont cependant construits autour de logiques plus inégalitaires.

b) Les rapports d’autorité et les rapports de marché.

    La fiction d’égalité peut voler à tout moment en éclat : la convivialité des rapports peut cacher certaines dimensions, que l’on ne sent poindre que lorsque les rires ou les sourires se crispent. Si le jeu, dans les cabarets, par exemple, doit comporter des règles communes à tous les joueurs, il se peut qu’à un moment donné l’un des joueurs en décide autrement, faisant voler en éclat l’apparente égalité. On peut même accepter de jouer à un jeu dont les règles ne sont pas les mêmes pour tous, acceptant ainsi le rapport d’autorité. La chasse à courre est ainsi une mise en scène d’égalité : les plaisants, invités par le seigneurs, sont servis lors du banquet où, dans la tradition de ces banquets dionysiaques, les excès sont partagés égalitairement. Cependant, c’est au seigneur réunissant cette compagnie, que revient



2/ Sociabilités quotidiennes, sociabilités de l’évènement. Théâtres ritualisés de sociabilités spontanées.

a) La convivialité, moyen d’une sociabilité ludique.

    Selon la définition de Simmel de la sociabilité, l’enjeu premier de la sociabilité est le plaisir d’être ensemble. La société d’ancien régime est caractérisée par l’importance de la définition collective sur l’être particulier, ce qui revient à dire que l’ « être ensemble » est au fondement des individualités naissantes. On est, lorsque l’on est avec ses confrères aux travail, on est, lorsque l’on est dans une société de jeunesse. On est enfin, lorsque durant l’hiver, dans les villages, on est dans une veillée pour jouer les jeux de la sociabilité.
    Le jeu est une des dimensions fortes de la convivialité : on le retrouve donc lors de la veillée, avec le jeu subtil et normé de la séduction entre jeunes, qui signifie aux uns et aux autres leurs émois amoureux, rougissent, se moquent ou commentent, pour les plus jeunes qui n’ont pas encore l’âge.

b) Des pratiques ritualisées, aux fonctions diverses


II/



La lettre à Elise

  Je me rappelle de l'époque où l'on écrivait des lettres et des courriers pour communiquer ses bons sentiments ; moi, je ne vous communiquerai pas les miens, je suis bien trop pudique. Vous n'ignorerez cependant pas mon modeste courrier. Vous rappelez vous, de ces lettres roses et odorantes, que vous envoyait votre amoureux, lorsque vous étiez petite ? Moi, j'en ai envoyé une, une fois. Je n'ai jamais eu de réponse, alors j'ai arrêté. Puis un jour, je me suis dit que j'allais m'y remettre, alors j'ai essayé de voir comment j'allais écrire. J'y ai beaucoup réfléchis, vous savez. Je me suis trituré les méninges, je me suis demandé comment je pourrais bien faire, tout ça, j'ai rédigé une sorte de plan d'attaque. Cela n'a pas avancé ma lettre d'un pouce.
  Un autre jour, je me suis dit que je n'allais plus écrire, faire comme si cela ne m'intéressait finalement pas et que je m'en fichais bien, que je pouvais vivre sans. Après tout, qu'est ce qu'une petite lettre perdue dans ce grand monde ? Rien de tel qu'une bonne relativisation. Oh, oui, cela a marché quelques jours, mais bien vite, j'en eu mal à l'estomac. Un bon ulcère. Alors j'ai compris que je devais quand même essayer de l'écrire, ma lettre.
  Donc j'ai encore tenté autre chose, figurez-vous ! Cette fois-là, je me suis dit que, tout seul, je n'y arriverai pas. Alors je suis aller voir quelqu'un, un spécialiste dans les lettres, l'un de mes amis. Il m'a donné plein de bons conseils et m'a tout expliqué : comment entrer en matière, comment signer et tout l'entre deux lignes. Mais il n'a pas écrit ma lettre.
  Alors je me suis dit que tout cela ne servait décidément à rien, cette fois avec la spontanéité de la résignation, et j'ai réussi à en rajouter tout une couche en démontrant par A plus B que non, ça ne servait vraiment à rien. Alors j'ai pensé que, finalement, si c'était aussi important que ce soit inutile, cela devait être utile. Mais je n'ai pas compris comment.
  Donc je me suis mis devant une feuille blanche, et j'ai attendu. Je ne sais pas ce que j'ai attendu. J'ai beaucoup regardé les passants par la fenêtre, beaucoup regardé les oiseaux. J'ai redécoré tout mon appartement, assis devant ma feuille blanche. La lettre ne s'écrivait pas. J'ai regardé le stylo, de toutes mes forces, et j'ai prié pour que, mu d'une force divine, il se lève et marche. Mais il n'a pas plus voulu avancer que la feuille ne voulait se remplir toute seule.

  Fou de rage, j'ai pris une bouteille de vin, et j'ai commencé à boire et à chanter mon malheur. J'ai commencé à dire n'importe quoi. Alors je me suis regardé, en moi-même. Et je me suis dit que je savais bien dire n'importe quoi.

Le lendemain, j'ai pris mon stylo, ma feuille blanche, et je vous ai écris.

  Je ne sais pas si le gros rouge vient à bout de toutes les sécheresses malheureuses des mauvais écrivains. Je ne sais pas bien comment j'ai fait, et je ne sais pas si je saurai le refaire. Mais là, je continue d'écrire, et cela ne marche pas si mal, n'est ce pas ? Oh, oui, je vous entends d'ici, oui, oui, il n'écrit que des bêtises. Mais je vous avais prévenu. Au diable !

L'effet du vent

Comme l’automne paraissait s’épanouir,‭ ‬les journées étaient très belles,‭ ‬quoiqu’elles commençaient à nous sembler vraiment courtes.‭ ‬Mais encore,‭ ‬un été inlassable,‭ ‬et doux,‭ ‬laissait la pelouse du parc assez sèche et son air assez chaud pour que l’on veuille y vivre autant que possible.‭ ‬Partager‭ ‬la vue des feuilles rougissantes volant dans l’atmosphère sereine où le vent soufflait ses berceuses,‭ ‬imprimait son‭ ‬mouvement aux branches des arbres.‭ ‬La vue de l’herbe trop longue qui dessinait des formes quand,‭ ‬à la faveur d’une bourrasque,‭ ‬les brins par banc montraient leurs revers argentés et les présentaient à notre vue.‭ ‬Nous buvions,‭ ‬fumions des joints,‭ ‬en soupirant avec toute la mélancolie que requerrais la saison.‭ ‬Nous échangions nos sourires complices,‭ ‬comme si nous volions un instant béni aux mains d’un oppresseur.‭ ‬L‭’‬essentiel était de rire.‭ ‬Finalement,‭ ‬on me persuadait,‭ ‬ainsi que quatre autres de mes compagnons,‭ ‬de participer une partie de‭ ‬freesbee.‭ ‬On me débauchait alors de la tâche qui m’occupait,‭ ‬fixer Anna dans les yeux sans éclater de rire.‭ ‬Elle nous rejoignait plus tard.
‎ ‏Tentant de nous tenir à‭ ‬égale distance les uns des autres,‭ ‬nous nous lancions le disque,‭ ‬essayant de jouer avec subtilité de l’inclinaison,‭ ‬du coup de poignet,‭ ‬devant assurer à nos destinataires des lancers courbés,‭ ‬lents et efficaces.‭ ‬L‭’‬intervention‭ ‬du vent était traître,‭ ‬souvent.‭ ‬Mais comme nous courrions de tous côtés,‭ ‬en caressant nos nuques,‭ ‬nos dos et nos joues,‭ ‬il nous rafraîchissait avec tendresse.
‎ ‏Anna,‭ ‬avec son leger accent italien,‭ ‬plaisantait avec moi,‭ ‬taquine,‭ ‬comme d’habitude.‭ « ‬Sacha,‭ ‬tu es un petit garçon trop romantique‭ ‬»,‭ ‬railla-t-elle derrière moi.‭ ‬Elle avait ce ton désinvolte.‭ « ‬Et niais‭ ! ‬Tu as un air si niais‭ »‬.‭ ‬Elle me bouscula un peu après et souffla à mon oreille,‭ ‬tandis qu’elle me tirait vers elle en attrapant mon front‭ « ‬C’est touchant,‭ ‬on a envie de te faire l’amour et de ne surtout pas le faire‭ ! » ‬Sa‭ ‬figure mutine,‭ ‬un peu enfantine,‭ ‬était baignée par la lumière et ses propos sortaient d’une bouche espiègle,‭ ‬tellement charmante.‭ ‬Elle ne disait pas exactement cela,‭ ‬elle ironisait d’une façon,‭ ‬dont je ne me souviens pas tout à fait.‭ ‬Mais c’était le‭ ‬sens de sa moquerie.‭ ‬Elle savait comment me mener par le bout du nez,‭ ‬ce qui me convenait parfaitement.
‎ ‏Je m’arrêtais finalement de jouer dans l’idée de lire.‭ ‬Mon coeur ralentissait et ma nuque était mouillée.‭ ‬Je buvais quelques traits de bière.‭ ‬J’avais la sensation que tous mes déboires,‭ ‬tout ce qui faisait de moi ce garçon taciturne,‭ ‬effacé,‭ ‬à l’air triste et abattu,‭ ‬glissait.‭ ‬Tout cela glissait sur moi,‭ ‬comme si les effleurements chauds et froids,‭ ‬du soleil,‭ ‬des parfums d’octobre,‭ ‬du vent et de l’herbe‭ ‬constituaient un rempart,‭ ‬une ellipse à l’ornière habituelle dans laquelle je tombais,‭ ‬indéfiniment.‭ ‬Le garçon‭ ‬sensible que j’étais n’étais plus en proie à la vulnérabilité où il était réduit par ce qui l’affectait,‭ ‬d’ordinaire.‭ ‬Il n’était plus affligé.‭ ‬L’insoutenable légèreté de l’être le surprenait,‭ ‬lui qui fut tant sceptique de lire cette idée.‭ ‬La fatigue que l’on devinait sur ses traits s’était évaporée.‭ ‬Il comprenait une sorte de grâce simple,‭ ‬belle et‭ ‬juste,‭ ‬qui donnait un peu de‭ ‬valeur au choses,‭ ‬fugitivement.‭ ‬Un peu de sens à toute cette comédie,‭ ‬à l’humour parfois grinçant,‭ ‬plus souvent douteux.
‎ ‏Je posais mon regard tout autour de moi et voyais des choses,‭ ‬des détails que je n’avais jamais remarqués.‭ ‬Je constatai,‭ ‬surpris,‭ ‬qu’à moins d’un mètre de moi se trouvait des marrons,‭ ‬tout juste tombé d’un grand marronnier près duquel mes amis et moi avions pris place.‭ ‬Je pris plusieurs des marrons gisants près de leurs bogues en main,‭ ‬et les contemplais,‭ ‬les étudiais sous tous les angles,‭ ‬laissant mes doigts les parcourir,‭ ‬parcourir toute leur surface brillante et belle comme une peau sombre.‭ ‬Je voyais,‭ ‬donnant sur le parc,‭ ‬un bel immeuble où un jeune homme,‭ ‬dans une chemise claire,‭ ‬fumait une cigarette sur une chaise longue,‭ ‬un modèle qui me plaisait bien,‭ ‬en bois,‭ ‬d’un style très‭ « ‬Deauville‭ » ‬avec cette toile rayée.‭ ‬Le bâtiment s’ornait de briques colorées.‭ ‬Sur la terrasse se trouvait aussi une petite table ronde sur laquelle était posé une plante dans un petit pot.‭ ‬Un‭ ‬monde entier se révélait à mon regard,‭ ‬comme à un regard nouveau.‭ ‬Je me voyais finalement remarquer le nuage sombre qui voilait depuis quelques instants le soleil.‭ ‬Je ne m’aperçus du chant des oiseaux que lorsque je me demandai s’il était une chose à laquelle je n’avais pas fait attention.‭ ‬Dans l’euphorie caractérisant ma consommation toujours trop rapide d’alcool,‭ ‬je fermais les yeux pour voir sous mes paupières l’orangé.‭ ‬Je me levais titubant.
‎ ‏Comme on doit lever des troupes,‭ ‬j’imagine,‭ ‬je me rassemblais.‭ ‬Je‭ ‬mobilisais en moi tout ce que je voulais voir grandir encore.‭ ‬Je ne m’appuyais pas sur les ressources dont j’étais familier‭ ‬−‭ ‬mon aisance à raisonner,‭ ‬mon orgueil qui me permettait,‭ ‬de façon intermittente,‭ ‬de ne douter de rien,‭ ‬moi qui doute de tout.‭ ‬Je trouvais non pas des ressources,‭ ‬mais je me saisissais de tout cet état d’esprit dans lequel je me trouvais tout étonné,‭ ‬je m’inspirais de cette‭ ‬source de ravissements si surprenants.‭
J’allais avec en tête une insouciance qui ne tenait pas tant au déni de ce que j’avais été et de ce que j’avais ressenti jusqu’alors,‎ ‏dans mon expérience de la vie.‭ ‬Cette insouciance,‭ ‬tenait d’une sorte de foi,‭ ‬d’une foi vraiment aveugle,‭ ‬légère et douce,‭ ‬un grain de folie,‭ ‬comme si j’avais une insolation.‭ ‬Et c’était sans doutes le cas.‭ ‬Je cachais les yeux d’Anna par derrière,‭ ‬elle qui m’injuria délicieusement en italien,‭ ‬puis je l’embrassais,‭ ‬aveuglé par le soleil déjà bas.‭ ‬Elle continua de murmurer dans son bel italien des tas des choses probablement abjectes,‭ ‬tandis qu’elle m’embrassait en me caressant le visage.
‎ ‏Je me perdais plus tard dans ses bras presque maternels,‭ ‬tellement serein.‭ ‬Je commençait à‭ ‬rêver lorsque,‭ ‬le soleil déclinant,‭ ‬Anna frissonnait en me caressant les cheveux.

« Les affinités électives »

La première fois que j'ai rencontré Stéphanie, c'était à une soirée, dans un immeuble désaffecté. Je ne savais pas trop ce que je foutais là.

6, rue des Sarrazins


J'étais avec Alexandre, que j'ai rapidement perdu. Dans la cuisine, où tout le monde préparait à boire, fumait, ou l'on prenait l'air, je trouvais une connaissance avec qui je prenais un verre et qui me fit visiter. Le squat se trouvait dans un ancien immeuble administratif des années 40, peut-être : immense, au rez-de-chaussée condamné, mais sur trois étages, partiellement ou totalement occupés – on y accédait par la cage d'escalier adjacente et trouée d'une ancienne boutique. Surtout, c'est dans les salons du troisième que l'on pouvait voir par les fenêtres, qui n'étaient plus murées, ni calfeutrées. En fait, il n'y avait simplement pas de fenêtres, juste de grands trous et un toit, de grands courants d'air et peu de lumière ; d'autant que les murs avaient été tagués, ainsi que le plafond par endroit. Le plancher, pour l'essentiel, avait échappé à la peinture, pas à ses gouttes, mais il était lui aussi sombre.

C'est au fond du dernier de ces salons, sur des poufs disposés autour d'un vieux canapé en velours vermillon et élimé, que nous nous sommes installés avec mon ami. C'est alors qu'il me laissa à mes capacités de socialisation, tandis qu'une blonde, couverte de tatouages colorés sur les bras, avait engagé la conversation avec moi. A ses cotés, Stéphanie, brune bouclée, au teint pâle et dont on entendait pas ce qu'elle disait, fumait sa cigarette.

Il s'est alors produit une chose qui, parce que je l'avais remarqué, changeât le cours de la soirée – et justifie que j'écrive pareille histoire.

La blonde désigna à Stéphanie quelqu'un, du doigt, et se leva pour aller la saluer, tandis que Stéphanie essayait de la retenir du bras, en disant fermement, bien qu'essayant de rester discrète « Putain, Maya, non ! Ne me fait pas ça ». La Maya n'en fit qu'à sa tête.
- Qui est ce type ?
- Un gars que je n'ai pas du tout envie de voir.
- C'était donc ça, je disais, pour rigoler.
Elle se faisait toute petite, jouant avec le briquet qui était posé sur les clopes de la blonde. Elle était malgré tout plutôt reculée de la vue de la salle, cachée derrière la carcasse d'un gros bonhomme, assis à trois ou quatre mètres d'elle. Je regardais vers Maya, pour constater qu'elle ne semblait pas pressée de revenir avec le type. Elle n'avait pas l'air décidée à revenir, tout court ; elle devait échanger quelques plaisants propos d'une écœurante banalité.
- Il ne va pas se ramener.
- Tu crois ? demanda-t-elle sans regarder.
- Il ne semble pas.

J'allumais ma dernière brune et regardais autour de moi, puis par la fenêtre – c'était une belle nuit de juin. Puis je jetais mon paquet réduit en boule sur la table. Stéphanie – je ne savais pas encore qu'elle s’appelait comme ça – avait sacrément tapé dans sa bouteille.

Maya revint finalement :
- Tu vois, Stéphanie (c'est là que j'appris son prénom), je ne suis pas une garce.
Elle dit ça d'un air satisfait, goguenard – insupportable – et en effleurant la joue de Stéphanie, qui fit un mouvement brusque de la tête et fila, avant que nous ne nous en soyons tout à fait rendu compte.
Maya essaya de la retenir avec quelques paroles vaines, mais Stéphanie traversait la pièce, vexée et sûre de son pas, dont les talons heurtaient sèchement le parquet, dont le bruit se perdaient dans le bruit et la musique de la fête.
- Pas très maligne, de l'avoir braqué comme ça, je dis en me lavant et en attrapant ma veste. Je vais essayer de la rattraper.
- Fais bien ce que tu veux, elle dit froidement.

Stéphanie était grimpée sur le toit plat, en passant par une terrasse où l'on accédait par une fenêtre crevée. Il s'y trouvait une échelle. Je la suivais avec lenteur pour lui laisser une longueur d'avance, un peu de répit : j'enfilais ma veste comme l'air était frais, comme une nuit de juin. Peu de bruit parvenais dans cette cour, le ciel était clair.
Je montais finalement à l'échelle, et vit Stéphanie assise sur un petit muret, de l'autre coté du toit, allumant une cigarette en regardant droit devant. Je m'approchais lentement, et elle tourna la tête vers moi quand elle m'entendit, à quelques mètres. Je m'assis à coté d'elle. Elle avait du mascara autour des yeux, comme un panda, et reniflait en s'essuyant le nez avec la manche.
- As-tu une cigarette, Stéphanie ?
Elle chercha dans la poche de son sweet et me donna, sans me regarder, le paquet et le briquet qui s'y trouvait. Je pris une blonde, et l'allumais avec le briquet. Je tirais une grande bouffée, puis lui tendit le tout.
- Et comment tu t'appelles, toi ?
- Sacha.
Elle tira encore sur sa cigarette.
- J'aime bien, l'air frais et un peu de vent : ça détend, ça donne sommeil.
- Peut-être.

Nous nous sommes tus pendant deux ou trois minutes, puis je ne puis plus me retenir.
- Pourquoi as-tu piqué le briquet de Maya ?
Stéphanie expira un rictus, prit le briquet de la poche et le regarda :
- Je ne m'en suis pas rendu compte. Elle le regardais avec attention, presque fascinée. J'espère que ça la fait chier, souria-t-elle.
Je ne répondis rien.
- Je fauche des trucs, des fois. Sans m'en rendre compte, quand je suis nerveuse ou prise à défaut, je ne sais pas.
Je pris le briquet de ses mains et essayais de lire ce qui y était écrit. « Tu es cleptomane ? »
- Non, non, pas du tout. Je me mets à tripoter la première chose qui me vient, et puis mon attention se fixe sur autre chose, et... elle ne finit pas sa phrase.
- Tu ne dois jamais manquer de feu !
- C'est le pire ! Ça m'arrive de me retrouver avec quatre ou cinq briquets.

Stéphanie était un peu soûle.

"Comment étais-je arrivé là ? Je ne me rappelle que d'avoir poussé une porte, une bien vulgaire porte"

L'homme était dans son atelier. Il regardait les derniers rouages qu'il avait en main, il avait l'air un peu ailleurs, probablement dans sa machine, ce qui paraissait bien lointain au néophite. Sur les murs, des dizaines de feuilles accrochées et bigarrés de milliers de calculs et mesures, ornées de dessins laissant imaginer quelques extraordinaires machines.
Lui ne ressemblait en rien au génie de science que l'on aurait pu caricaturer. On aurait aimé le voir en toge blanche, petit gilet de laine à carreau ou n'importe quelle autre dérive idéaliste du bel inventeur : il portait simplement une chemise classique, une vieille ceinture de cuir raccorni qui lui tenait mal un jean un peu  usé sur les hanches. Ses cheveux, en bataille, méritaient d'être coupés pour revenir à leur juste mesure habituelle.
Son dos ici courbé suivait directement la ligne de ses yeux, subjugués par le début de la machine qu'il tenait en main. Il suggérait une posture à peine droite, mais d'une étonnante droiture en réalité : comme s'il était fait d'un seul bloc, dégrossi avec peine mais pourtant très fin. Sa musculature discrète laissait deviner parfois ses os sous sa chemise, son air malingre et trop maigre étaient bien vite oubliés alors que l'on regardait la volonté concentrée dans son visage.

Je venais de pousser la porte de l'atelier. J'avais frappé et demandé timidement si je pouvais entrer : il ne m'avait pas entendu. D'un pas un peu lourd comparé à la vaporeuse athmosphère, je pénétrais péniblement dans ce refuge. Ma tête me tournait un peu, comme si je réagissait à des milliers de couleurs gonflant l'air, comme si j'avais pu avaler des dizaines de pots de peintures et que j'en avais mal au crâne.
Ne sachant vers où me diriger, je redis un "bonjour" clandestin. Je n'eu toujours pas de réponse. M'entendait-il, cette fois-ci ? Il semblait bien trop absorbé par ce qui l'occupait.

Au troisième de mes pas en sa direction, il se retourna d'ensemble, en pivotant sur l'une jambe ou l'autre, d'un mouvement si fluide que j'aurais pu facilement croire que mes deux vaines tentatives précédentes de le rencontrer n'avaient jamais existées. Qu'à cet instant la terre s'arrêta de tourner ne m'eut pas étonné, ou plutôt que le monde tourna à son gré.
Son regard, plongé dans le mien, me remuait les entrailles déjà tiraillées par la peur que m'inspirait l'homme. Un regard noisette, gris et verdoyant. La peur que je ressentais n'était pas une peur de violence, de haine ou une quelconque peur que l'on aurait pu dire facilement, qui aurait si bien fait courir. C'était quelque chose d'indescriptible, de violents remous en mon âme, comme si je n'étais ni rien ni personne d'autre qu'une simple feuille de calculs, facile à déchiffrer pour qui savait la lire ; lui savait apparemment.
Lorsque sa voix coula dans le silence, je mis un temps avant de répondre : incapable de me rappeller de la question, je ne pouvais que le regarder. De quel antre était le démon ? De quel terrier cette vaporeuse idée pouvait-elle sortir ? Qu'il fut homme ou femme, son entierté était inegociable. Impossible pour moi de le caractériser d'une facon ou d'une autre ; ses traits fins et marqués suggéraient une souffrance et une joie indissolubles. J'eut bien peine à croire que puisse exister pareil être dans ce monde : rien ne semblait avoir de prise sur lui et que je fus tombé dans un monde parrallèle ne m'aurait guère surpris une seconde, comme si se dégageait un rêve immense de cette petite pièce, sombre mais si lumineuse.

_Beuhjebuheuhe ?
Et je ne pus rien répondre d'autre. Il éclata d'un rire clair et espiègle et me vint l'image d'une gamine sautant dans des flaques d'eau.
_Ahahah ! Encore bonjour, monsieur. Quel bon vent vous amène ?
Je rétorquais une vague histoire de magasine, de journalisme et je ne sais plus quoi d'autre. Qu'importait ? Je ne voulais pas exister de mes bêtises dans cet incertain monde de mécanique. Je ne pouvais faire prendre forme à aucune réalité du monde commun, de peur que la forme de l'endroit n'en soit dénaturée.

_Vous tombez bien justement. Je suis en train de tenter de réaliser une machine : je veux faire chanter le fleuve. Oh, bien sûr, je ne sais pas si j'y arriverai, mais comment pourrais-je, si je ne commence pas ?

Variations sur les virtualités d'une soirée

Pour autant que j’en sais quelque chose, je crois qu’il n’y a rien de plus triste que d’emprunter le chemin du retour, le chemin de chez soi, seul, la nuit, lorsque les rues sont calmes et vides et que depuis les fenêtres, on perçoit des lumières chaudes et des bruits de discussions, des bruits de musiques.

Bien sûr, il y a les fenêtres grandes ouvertes des soirées, d’où les beuglements nous parviennent de jeunes gens qui ne doivent pas valoir grand choses. Pour arriver à tant de démonstration d’enthousiasme, en général, il ne leur aura fallu que l’esprit de corps des écoles, cet ambiance un peu grégaire, en ajoutant à cela un soupçon de musique trop forte, des filles trop heureuse de tant d’importance, et un alcool trop sucré, se buvant trop facilement, en des quantités trop absurde pour l’entendue de leur névrose personnelle - cette soif de se divertir, de se réjouir, et plus encore.
Je pensais à d’autres ambiances, à la fois plus épiques et plus pures, mais parfois plus intimes. Oui, je vais sortir mon couplet sur ces salons chaleureusement éclairés, sur le jazz, le parquet et sur l’accessible humanité, la sensible entente, les amoureux regards. Mais bon, je ne suis pas si difficile - j’allais écrire austère ! -, qu’on doit le dire. Un truc sale, un micmac à plus d’heures, ça peut me convaincre. Je ne demande qu’un petit sursaut esthétique, pas même du confort, je ne demande le plus souvent qu’à boire, un peu de musique, de quoi s’entendre parler, de belles fenêtres et des petites courées. Le reste devrait venir, naturellement ; et qu’importe qu’il viennent, on a de quoi l’attendre.

Boire à toute vitesse et rire fort avant même que l’alcool n’ai tué nos inhibitions, danser de ce pas lourds du mouvement exagéré, et parvenir maintes fois au sublime dans ces instants qui n’existent plus - parce qu’on ne se les rappellera pas. Malgré tout, danser avec la grâce d’une perdition emprunte de gravité. Je pourrais vivre toute ma vie comme ça, rond à ne cesser de lever mon verre. Souvent, j’aimerais la vivre ainsi.
D’ailleurs, avant de prendre le métro, j’ai traversé la rue pour aller à l’épicerie, en comptant dans mes poches l’argent qu’il me restait. Il ne m’en restait précisément pas assez pour m’acheter à boire. Alors quoi, il a bien fallu que je fasse demi-tour et que j’aille prendre le métro. Quelle différence ça fait pour lui ? Pour un métro comme celui de Paris, ça pourrait en faire une. Mais un métro automatisé ?

Alors dans ces moments, comme je n’ai plus d’argent, je marche tranquillement jusqu’à la prochaine station. Je rencontre probablement un imprévu qui dépasse une logique dramaturgique : rien de déterminé par les actions précédentes, rien ne déterminant les actions futures, ni même une structure plus générale. Juste une chose succédant à une autre, puis elle même précédent autre chose. Alors, à ces moments, le ciel est noir et les ombres, plus noires encore. Mes pas s’insèrent dans les pas des personnes à l’air heureux, qui vont dans tel concert ou tel bar. Je discute avec les premiers venus, je fume beaucoup de cigarettes. J’en donne quelques unes. Que me reste-t-il a donner d’autre ? Et on me paie bien des verres ! J’ai dans ma poche un carnet, mes clés, mes clopes et mon briquet, ainsi que cette monnaie dont je ne ferais jamais rien..
Il peut y avoir, au coin d’une rue tortueuse, un trottoir où le pavé se déchausse. Là, un évènement absolument indéterminant, mais qui change mon existence, c’est à dire le présent, sa prose et la mienne. Non que ce dernier révolutionnerait ma psychologie, ou je ne sais pas quoi, changerait mon passé, mon avenir, mais enfin, il n’y a qu’en histoire que le passé existe. Le reste du temps, les choses doivent bien avoir toujours lieu au présent. Mais je digresse : il peut y avoir pareil évènement, je l’ai lu dans un livre.

"D'accord, mais de mort lente, d'accord, mais de mort leeeente."

Je me baladais hier près du fleuve, comme à l'habitude. Et comme à l'habitude, je lui jetais tout mon être, moi qui l'aime entière sans pouvoir le voir entier. Je voulais lui appartenir, lui appartenant déjà. Et je l'aimais, encore et toujours. Je ne pouvais pourtant rien y faire, sachant pertinemment que m'y noyer me l'ôterai. Alors je continuais de marcher à son côté, me laissant guider par lui et lui donnant tout ce que je pouvais lui donner, pas grand chose. Je le laissai décider d'où il me mènerait, je le laissai continuer à m'envouter et je marchais, je marchais. Je n'avançais nulle part, parcourant des kilomètres, et je me fichais de mon but, mon cœur seul allant au fleuve.
Je m'arrêtais, parfois, pour reprendre mon souffle et pleurer ma souffrance de ne pouvoir courir, et je le regardais dans les yeux, le maudissant de l'aimer tant. Je contemplais son milliard de reflets et ses couleurs, espérant un jour les voler sur ma toile, sachant pertinemment que je ne saurai jamais à la hauteur, ne pouvant, de ce fait, me résoudre à commencer ce long chemin.
L'honneur ne lui serait jamais rendu entièrement, lui, dompté par la prétention des hommes. Et lui avoir ôté cela me remplissait d'une compassion immense, et d'une haine encore plus grande, en son honneur.
Qu'on l'ai emprisonné l'a bien rendu muet, et à cela, il crie encore plus fort en mon âme.

Mais mon amour, que crois-tu ? Que ces digues et ces ponts te rendent petit ? Qui serais-tu pour être si petit, ô, toi, le plus grand d'entre tous ? Toi, volant les nuages de tes reflets, toi, nourricier de la terre.
Toi qui ne peux te clamer dieu, toi l'emprisonné et le pris à jamais, toi qui ne seras jamais dompté. Toi qui nous a donné à tous et toi qui donne encore aux arbres et aux plantes. Et que le monde tourne encore de tes courants sans s'en apercevoir est bien la une sombre marque.
Serais-tu divin, ou serais-tu le diable ? Toi le lointain, toi l'envahissant et toi l'âme des reflets. Toi qui crois en tes milles couleurs et les arbores sans les savoir.
Et que les bateaux te brisent ne t'enlève rien, serein, tu reviens à la douce vie qui coule et se déroule. Tu vas vers l'ailleurs.

Black and Tan frenetics

Les rues nous étaient assez connues pour que nous nous sentions chez nous - c’est vrai, quoi. L’assurance que l’on peut avoir lorsque l’on a bu quelque bières, qu’on s’est extirpé d’un endroit désagréable, pour tomber dans un autre bar, agréable, lui.
Le premier avait une musique un peu assourdissante, n’avait pour ainsi dire pas de place, sauf au bar qui était empli plus qu’il ne le pouvait. Mais l’espèce de couloir qu’était ce bar, jusqu’à la grande salle où les artistes faisait tourner leurs platines, ce couloir était un peu désert. C’était un espace qui ne pouvait pas être viable.
Alors on s’est quand même fait une place au comptoir pour recommander un verre. La serveuse avait un gilet d’où sortait un beau chemisier blanc, à l’étoffe fine ; mais enfin, elle s’était surtout attachée à faire jaillir sa belle poitrine de son gilet. Elle débordait et illuminait son visage fatigués, ses yeux cernés.

Le deuxième bar, « L’imprévu », était somme toute assez différent. J’y suis entré en dernier, finissant ma cigarette - Laura et Jean s’était déjà accoudé au comptoir. Lorsque je suis entré, c’est la contrebasse et l’air de piano qui m’a fait me sentir chez moi. Jean et Laura portaient nos bières vers une petite table pas très loin d’un escalier en bois qui colimaçonnait vers l’étage. Nous étions dans un coin de la pièce, j’ai goûté le cool bien assis sur la banquette. Je regardais le costume élégant, old fashion du type à la contrebasse. Une veste gris foncé, bien droite, en feutre, qu’il gardait parce qu’il se trouvait près de la fenêtre ouverte qui ventilait le bar.
« L’imprevu » est de ces endroits charmants où l’on gagne quelques coups de coudes, à la commande, mais venus d’individus « du genre que je préfère ». Esquisser quelques pas de danse en tenant la main gauche d’une petite ; on pourrait se croire dans un Fitzgerald. Les filles ont les cheveux courts, des manières, et la musique est bonne. On en a pour notre argent, d’autant qu’il en faut peu.
La main droite, au piano, trépidait sur les touches, si bien que les notes et les harmoniques ne passaient là que pour provoquer notre attention, ingénues. La gauche traçait des cadences, mais toujours, à contre-temps, nous trompait et rebondissait. Le batteur caressait sa caisse claire et faisait bruisser ainsi, comme si le vent soufflait sur les feuilles d’octobre, tout le café, les coeurs, les bouteilles et les verres vides. Les jazzmen nous faisaient sourire en syncope, ils obligeaient à déhancher nos airs. Tout cela étaient donc, comme je l’ai déjà noté, charmant. Ils poussaient l’élégance à leur présence ; ils n’étaient pas là, mais le là était autour d’eux, si l’on peut dire. Nous étions ici pour les voir, le bar était là, on aurait accordé ses couleurs, son zinc et son parquet à leurs costumes sobres et droits, à leurs cols de chemises déboutonnés, à leurs cravates desserrées. Ils offraient au monde les danses de leur public, les rituels magiques et l’emphase des transes sans drogues. L’emphase des transes où tout n’est que drogue.

J'ai oublié la fin de la soirée, qui était mal écrite ; qu'importe.

Hommage aux chaussures de mon quartier

Le sujet présent oblige à garder la tête en l’air, à l’affut de ce détail cocasse, vieux comme les fils électrique, probablement. L’esprit enfantin, joueur. A l'affut de la facétieuse intention. Taquiner, provoquer le chaland en lui proposant ça : une paire de godasses qui pendent. Il faut se dire que pour que pareil miracle se produise, il faut que deux jeunes gens aient ri aux éclats en tentant de loger là des souliers usés. Il faut se figurer que tout cela nécessite de n’être pas sérieux, pas une seconde. Le geste est gracile, il nécessite un esprit plein de surprises et le gout de l’hommage. C’est un acte subtil, et même discret - l’oeuvre d’un taiseux, mais d’un très drôle. Un taciturne empli de fantaisie. Un petit plaisantin.
A quoi tout cela tient ? Au noeud de deux lacets, à une mairie n’étendant pas trop son empire - pas encore. N’étendant pas ses moyens technique jusque là, pour effacer bêtement, sans même trop y penser, toute cette poésie. Ce détail d’un humour bien moins grossier, moins gras que ses administrations, ses camions auto-collés de sigles tentant de nous convaincre que c’est là rendre service à la population. Que c'est une raison de lever l’impôt, une façon utile de le dépenser. Que c’est rendre les rues agréables et conviviale. C’est le contraire, bien sûr.
Ce n’est même pas nettoyer, c’est faire place nette, table rase, sans demander l’avis de personne. C’est une décision prise dans un bureau, de quelqu’un qui ne vit pas même là.
Ce geste, c’est l’adieu aux chaussures. C’est l’hommage à la basket. C’est une proposition faite à d’autre de faire faire un dernier voyage à leur propres paires de pompes. Une courte échelle vers le paradis des chaussures, où ces dernières sont soulagées de devoir se poser par terre. Elles attendent là, sur leurs fils perchées, que le monde prenne fin, les lacets de nylon ne devant pas céder avant. Ce n’est que lorsque notre temps s’effondrera, et ses fils électriques avec, qu’elles tomberont dans l’oubli - l’oubli des chaussures rendues à la terre, redevenue poussière parmi la poussière. « Ask the dust ».
La pluie les lustreront, comme leurs dignes vies l’exigent. Le soleil achèvera de délaver leur teintes, et alors elles seront pastelles, elles seront craquelées. Alors elles auront acquis leur ultime patine.

Un peu de vodka et l'air d'une pâle nuit de septembre

Je rentrais de mon mardi soir, il n’était même pas tard. J’avais passé le week-end à écrire - une commande un peu chiante.
Je rentrais et comme d’hab, j’avais un peu bu, je pensais à ci ou ça, à cette soirée, je pensais un peu à cette nana qui s'ennuyait, une petite allemande, blonde, au visage rond, un peu carré, aux traits malgré tout fins et très beau. J’ai dit cette unique phrase que je connaisse. « Du bist eine schatze ». C’est vrai qu’« elle avait quelque chose d’un ange » . Et donc je pensais à tout ça. Mais je pensais à tout un tas d’autres choses, d’autant que j’écoutais de la musique, dans mon Ipod, puis ce boulevard est chouette et assez calme. J’étais à deux pas de chez moi, je pensais à toutes ces photos que j’avais prise du coin.
Puis je me suis arrêté parce que j’ai croisé le regard d’un chat. J’en avais vu un autre, un bel européen tigré, très beau, la veille, en rentrant des courses. Là, c’était la nuit. Mais pour l’européen, c’était en plein jour - il m’avait vraiment décidé à en prendre un. Il avait une grande qualité, en plus de sa belle démarche et de son air, en plus de son cou sans collier : il s’est planqué, pour m’échapper, dans cette magnifique usine, avec ses grands hangars, qui fait du retraitement de déchet, et qui ne pue même pas.
Mais le chat que j’ai croisé était différent. D’abord c’était la nuit noire, ce coup-ci. Puis on s’est arrêtés, se regardant l’un l’autre, à ce moment là. On s’était déjà dépassés, il avait dû me capter de longue date ; j’étais gentiment saoul et il m’a fallu un peu de temps pour me rendre compte de sa présence.
J’ai coupé ma musique et je me suis accroupi. J’ai tendu la main vers lui, l’ai frotté comme je fais avec les chats (ça les rends fous, d’habitude), mais lui restait indifférent. J’ai fait du bruit avec mes lèvres, comme pour lui dire de venir, mais il est parti et j’ai capté seulement là qu’il avait une patte bien niquée. Il a longé le trottoir et les pare-chocs des bagnoles garées là. Comme tout un tas de chats, dans le coin, il devait chercher un truc à bouffer, des poubelles. Il sautait sur sa patte arrière gauche, sans que la droite ne touche au sol. C’était vraiment moche, jamais il ne m’aurait laissé l’approcher - trop peur. Il avait dû se faire sacrément marcher dessus. Un truc bien cruel dans ce genre. Les chats sont tous amochés, dans le quartier. Dans les pays vraiment pauvres, ils sont tous maigres, mais pas ceux-là.
Ça m’a fait pensé au sale clébard de Sergio, qui avait aussi une patte niquée. Sauf que ce chien, il était vieux, il avait un maître dont il s’occupait, et qui s’occupait de lui, puis c’était la patte avant. Puis il s’était fait bouffé la patte par un autre clébard, parce qu’il menaçait son maître. Alors on pourrait dire que c’est comme la règle du jeu. D’ailleurs, il l’utilisait un peu, quand il courrait. Alors que le chat, pas du tout. Pour autant que je puisse en juger, il ne devait jamais la poser, sa patte. Je ne l’ai vu que faire quelques mètres.
Mais le chien de Sergio, surtout, il était vieux. Alors que ce chat était petit et semblait assez jeune.
Je sais pas trop ce que j’aurais pu faire. Je veux dire, je sais bien que je n’avais qu’à rentrer chez moi sans penser à lui. Ce que j’ai fait. « Pâle septembre »

A l'arlesienne

La journée expirait, comme il se doit : l’heure avancée, la latitude ; le vent qui ne soufflait plus depuis une nuit et deux jours, comme pour laisser l’air s’infuser des odeurs de cyprès, de pin - d’ambre. J’étais monté dans le vieux pick-up de Serge, nous avancions en faisant rugir le pot percé et nous entendions non sans satisfaction le régime moteur tomber dans un râle - un éclaircissement de gorge - sourd et franc, quand il fallait passer une vitesse.
A la place du mort, lorsqu’on va vers le nord, le soir, le soleil tape. Et pas au carreau, non. Non, sur le visage. Non content d’avoir fait de la Provence une vaste vallée aux cours d’eau asséchés, aux haies cramées, pétrifiées dans un geste tordu (celui du vent qui souffle, en temps normal), non content d’avoir figé le déroulement de la journée - exception faite de la cadence du soleil et de la pulsation des cigales, crr crr crr crr crr crr, etc. Non content de cogner dur, il cognait sur moi.

Août 1928
Je les ai vus, les breaks, les voitures familiales. De la triche, l’abat jour au carreau, le truc propre et crème, bien assez pour s’accorder aux intérieurs doux, sur lequel on tire pour être drôlement abrité avec la clim et tout. Ici, les gens couvrent bien les plants les plus fragiles, avec du non-tissé, des chutes de ci ou de ça, quand il y a trop de soleil. Et pour la chaleur, on patiente, on administre l’eau tant qu’on peut et l’on bine de bon matin. Mais le soleil tape déjà quand il sort de l’horizon, parce que l’horizon est déchiré de divers cailloux - les Alpilles, là, la Sainte victoire, ici, l’étoile, tout ça.
Les gens s’y mettent des chemises bien blanches, quand ils n’ont pas le choix. Quittent jamais la casquette (le béret, pour les vieux). Et leur visage est déjà épais et noir, parce qu’il l’a toujours vu, le soleil, des jours et des jours.

Ferment les volets et les fenêtres toutes la journée. Vous croyez que les provençaux ont envie de grillades torses nus quand le jour décline ? Ils veulent s’abriter au creux de la fraîcheur de leurs maisons, de leurs illustres mas aux pierres de remploi, aux angles apocryphes, mais aux proportions sûres : un grenier, un vrai, le débarras ; qui peut vivre la dessous. Je veux dire, aujourd’hui, qu’il n’y a plus d’ouvrier étrangers, au temps de salaire minimum.

Voilà ce que sont les fermes. Pour la plupart, ce sont, autour du mas historique et des diverses constructions postérieures, des cartes des familles. On y trouve les écuries, le hangar, les garages, les remises, la cabane, qui, attenante au poulailler, permet de ranger les outils usuels ; et le pré derrière, qu’on arrosait en détournant le canal (tous les 3 jours 3/4). On le fauchait trois fois par an, pour remiser, mais surtout, l’eau, par infiltration, alimentait le puits. Pas d’eau courante avant 1950.

Je vois le soleil peser de tout son poids sur ce paysage là ; la terre est une sorte de cailloux dans une zone encore assez propice de l’univers, en proie aux rayonnements. C’est quand même bizarre, tout ça.

Hey ! Salut p'tite fourmi !


J'sors de prison. Je pense... Où pourrais-je aller ? Mon frère ? Ma soeur ? Je sais à peine où ils habitent, je n'sais plus bien dire leur nom, je ne peux les rappeler. Mes parents ? Je n'ose penser à leur tombe; dommage, j'aurais bien besoin d'un père pour me remettre droit. Où aller ? J'déambule, noctambule. J'regarde pas les gens, j'marche sur du coton. Un tapis rouge ? Tapis capitonné. J'fais pas d'bruit, j'suis pas là, j'suis personne. Je ne regarde pas les gens, je ne les vois surtout pas. J'sais pas ce que je regarde, mes yeux sont aussi vides que mon âme.
C'est désert.
J'avance ?
J'déambule, noctambule.
Je continue mon chemin, tourne après un bâtiment, aperçois une lointaine enseigne, pousse une porte, pénètre dans un bar à l'ambiance tamisée, puant l'alcool rance. J'commande un verre, je le regarde, j'cherche la vie dans cette liqueur écoeurante, et je m'y noie. J'vois plus rien, moi qui ne voyais déjà pas grand'chose. Je jette un oeil affairé à mon verre vide, passe lentement le doigt à sa commissure; je tourne autour du pot. Je rebois, je bois et rebois. Je m'en vais, reprend mon errance. Fatigue et malheur sur le dos, je marche courbé dans les caniveaux. J'entends des bruits lointains, peut-être des trucs ailleurs, j'regarde la pluie qui me tombe dessus. Je passe à coté d'une femme, d'un homme, d'une fenêtre ouverte d'où résonnent quelques rires étouffés. J'passe à côté d'un monde. J'entends des bruits lointains, peut-être, étranges, étrangers, sans doute. Des voitures ou autre chose, ils peuvent bien me faucher, ça n'a pas d'importance; moi j'sais ce que j'ai à faire. J'vis, comme on m'l'a dit. On m'en parle, j'en rigole avec eux. J'regarde le temps qui passe, j'soupire à l'infini. J'ai finis.
Y'a rien à faire, y'a rien à dire, y'a rien à voir.
Je marche.
Je continue de marcher.
J'aperçois le fleuve de loin.
Je marche.
Je continue de marcher.
Je coule.

Y'avait un monde.

11. « Le palais des autres jours »

La nuit se faisait lente. Elle aussi se faisait attendre, quoi qu’elle n’était pas en retard. Je crois même qu’elle était en avance. Le ciel se couvrait encore de quelques nuages. C’était avant qu’ils ne deviennent orange, sur le fond noir.
Je me suis mis en route, et croyez moi, le chemin avait tout d’un court sentier, interminable, aux longues secondes qui s’oublient déjà (déjà !) dans ma mémoire, dans ma tête.
Difficile d’aborder l’à-venir sans spontanéité (je dois faire attention à ne pas projeter mon enthousiasme, il se retournerait contre moi, comme une crêpe, sans doutes, pour me claquer dans les mains. Ce sont là les incompréhensions fondamentales que les hommes entretiennent entre eux).
Latent, comme au premier jour des vacances ! En latence, virtuellement, ces pas qui me portent inexorablement vers elle, vers la vie, vers Cherbourg, et toutes les villes que j’ai traversé à pied. Dans toutes ces directions que dessinent mes perspectives − celles que je dois tracer, sans doutes.
Ça m’arrive souvent, de ne pas savoir tout à fait quoi faire de mes mains. Elles traînent sur la table, essuient la buée sur les demis et mutilent les dessous de verres ; mes paluches grandes et maigres, et maltraitées − pas par le travail, mais par l’inanité. Plutôt par le des-ouvrage. D’ailleurs, elles n’ont jamais su tenir un stylo correctement. À une autre époque, on m’aurait sacrément tapé sur les doigts, enfant. Aurais-je eu une écriture plus belle ?
Sur le chemin, j'ai aussi remarqué cette drôle de ruine, une sorte de vielle école.

Fabrique de perspective en perspective



Si je devais me décrire, présenter le personnage de cette histoire, je dirais en premier lieu que je suis du genre des mecs bien. Je ne suis pas comme eux, je suis différent ; il sont différents de moi. Je partage avec eux quelques traits, essentiels pour comprendre l’histoire qui suit. Mais j’ai beaucoup de différences : j’aime beaucoup, moi, les courants d’airs glacé sur la chemise. J’aime bien les journées pluvieuse et courtes, en hiver. J’ai des impressions plus fortes peut-être, et un trait vraiment singulier, je crois : je suis honnête dans la passion.
Les femmes sont beaucoup moins « morales », comme l’on dit, que l’on ne croit ; que l’on essaie de s’en entre-persuader. Les mecs biens, comme moi, sont toujours à un pas de basculer dans le mauvais coté - le bon copain - dans leur esprit. C’est là le noeud du drame, si je puis dire. Tout se passe comme s’il fallait entretenir le mystère - quel mystère, peu importe. Il ne doit même pas être plausible, cohérent ; non, il doit se contenter d’être, de remplir ainsi sa fonction. Il faut attiser ce mystère dans le regard, que l’on croise.
C’est peut-être là que le mec bien diffère du type banal, qui raconte de belles choses, mais qui est un peu cynique, qui tient de beau discours, mais qui se découvre peu scrupuleux au moment de l’action, à l’instant existentiel. Son mystère, c’est peut-être cette incohérence même. Lorsque j’essaie de fabriquer des perspectives, d’être honnête et prévenant, quand j’essaie de faire au mieux, de faire comme il faut, lui non. Mais ce n’est pas de la méchanceté. Je ne suis pas meilleur, bien sûr, nous nous contentons d’être de nos façons, de nos manières propres. J’essaie de faire au mieux, il essaie, je ne sais pas. De coucher, d’abord. De séduire, d’être un type séduisant, de passer bien, de passer pour un gars formidable, qui sait ?
Nous ne sommes pas très éloignés, l’un de l’autre. J’ai la descente grave et le réveil douloureux. Lui a la descente euphorique et le réveil étourdi, étourdi de ce qu’il ne sait pas être empli d’une grande vacuité. Il pense que la vie est un chemin que l’on doit inventer, emprunter pour soi même, et qu’il importe avant tout de cheminer par ici, et là, d’avoir des choses à raconter pour les temps incertains, à venir, sans jamais perdre de vue le tracé et le but. Moi pas, je crois que l’on va nulle part, et que c’est la raison précise pour laquelle il nous faut nous perdre, partout, dans tous les regards scrutateurs et affectueux qui semblent y voir clair ; au travers desquels on croit voir clair.
Je crois que j’ai dit ici une chose importante : grave et douloureux, c’est ainsi que je suis à la conscience. Ce doit être d’avoir été frappé par la tragédie, je ne peux m’empêcher, bien que je considère que cela ne va nulle part et que ça n’a pas de raison précise, de nécessité, je ne peux m’empêcher de voir un sens dramatique à tous cela, une sorte de stylisation de l’action, des personnages, des lieux et dieu sait quoi, encore. Je me retrouve forcément, je peux m’efforcer à le reconnaître, dans une pièce de théâtre, je suis Antigone, ou peut-être Électre, ou Oreste, ou dieu sait quel labdacide. Je suis le choeur, je suis le prologue, et c’est pourquoi j’ai décidé de raconter cette histoire.

Le quotidien n'a pas vraiment de nom. Le quotidien, simplement ?


   C'était un matin comme bien des autres. Je n'avais pas décidé d'écrire, pas plus que les autres matins ; la différence résidait dans le fait que le fasse quand même.
Je ne savais pas bien ou je me réveillais, ce matin. Chez moi. Comme d'habitude. Chez moi ? Mensonge, un mensonge comme un autre. Comme un autre de ces matins qui allait se dérouler, se transformer en journée et continuer à m'emmener jusqu'à la nuit.
Hier, j'avais trouvé un ami.
Aujourd'hui, je me débattais pour le garder.
Demain, je comprendrai que j'allai le perdre.
Alors je continue de valser, et je continue de m'obnubiler de ce qui n'a pas d'importance. Rien n'a d'importance, vous savez ?

   Je suis sortie de chez moi, ce matin. Je me suis arrêtée au troquet du coin, et j'ai bu un café, fumé une cigarette. J'ai regardé le tenancier du bistrot, qui avait l'air bien morne. Je lui ai proposé de jouer un air de la flûte que j'avais avec moi. Cette flûte, je l'avais souvent avec moi, je la sortais pour lui faire prendre l'air, sans doute. Pourtant, je n'en jouais jamais.

   Le petit Oskar a un tambour. J'ai des pensées. Je ne sais que rythmer ma vie avec, puisqu'elles aussi sont inutiles. Je chante parfois, au vent, aux arbres qui frémissent, et au temps qui passe. Je bois du café, indéfiniment, pour me réveiller et chercher la réalité. Comme si tout cela n'était qu'un mauvais rêve. Mon ami m'avait dit que la création pourrait me sauver, mais je n'y crois pas tellement, puisque la création est tristement matérielle. J'aimerais pouvoir évoquer avec des mots ce qui n'existe que dans mon cœur, et que je ne connais même pas. Je crois que je ne pourrai pas inventer mes mots, et je ne pourrai sans doute pas inventer ma vie, puisqu'elle n'a pas le mérite d'exister.

   J'ai donc joué de la musique à ce triste tenancier. Je ne sais pas s'il m'a entendu, et même si maintenant encore il m'arrive de me poser la question, je crois que je m'en fiche un peu. Je suis partie rapidement, après avoir payé le café qu'il voulait m'offrir. Ce n'est pourtant pas la fortune que j'ai en poche qui peut me permettre ce genre de bonne âme.
   Je me suis mise à marcher dans la rue, à errer, sans vraiment savoir où j'allais, et sans aller nulle part. Je me suis dit que c'était un monde qui ne m'appartenait pas, comme je me le disais souvent. Et je me suis mise à observer, sans rien voir. La ville qui se réveillait, le petit matin commençait à luire et le soleil commençait à éclairer de ses rayons les tristes mines et tristes vitrines.
   Un homme. En face de moi. Il ne me regarde pas. Il ne me voit pas. Il regarde le sol, ou regarde nulle part. Pense-t-il à la tristesse ? Pense-t-il à une vie ou l'autre ? Pense-t-il ?
   Je me suis arrêté à un nouveau café. J'ai repris un café, refumé une cigarette. Et j'ai regardé les gens. Un homme, à nouveau. Une femme, une femme, un homme, une jeune femme et deux enfants. Un homme. Une femme. Un homme.
   Un homme ? Lui me jette un regard, que je soutiens avec ardeur, trop heureuse de trouver quelqu'un qui a enfin levé la tête. Je le presse de s'assoir avec moi en poussant la chaise qui me fait face du bout du pied, calmement mais prestement, pour qu'il comprenne. Il s'assoit.
Du fond de ma solitude, j'essaie de rencontrer un des autres. Aussi seul que moi. Aussi seul que moi.

La journée commence.

Le jasnières venait de la seine, non de la loire.


En descendant du train à Rouen, le vent s’est levé en faisant voler les pans de ma veste légère contre mes flancs, laissant à nu ma chemise assez ouverte et mon débardeur, blancs. Le petit matin se jetait tout contre mon cou, bleuit de quelques jours sans rasages, et mon sourire s’ornait d’une bonne cigarette. J’avais donc faim, sommeil, soif, une belle matinée de fin d’été s’annonçait, dans la brume matinale, claire, et parcourant les abords de la gare, j’essayais de capter avec mon regard tout ce qui m’évoquait des mots ou des idées. En voyant un rayon timide désigner une place étriquée, pavée, et la terrasse d’un café d’un aura doré, je pensais «Chic. Café. Allongé. Journal. Garçon ! Verre d’eau. Radio. Croissants».
J’y allai. Ce fut une femme entre deux âges qui me servi.
J’étais fatigué de ces intrigues dans lesquelles il me semblait que je m’étais laissé trainé. J’avais le temps de me dire ça, parce que la ville n’était pas tout à fait levée. Pas sur la place, en tous cas. Les nuages que la nuit avaient fait naître traversaient au dessus de moi le ciel et transperçaient d’obscurité le feuillage de la place. Le vent glaçait mes doigts, et devait me faire croire en l’impossibilité de ces combats, de ces croyances. Mais qu’est-ce que ça me laissait ? Ma tabagie, mon penchant pour l’alcool, pour la passion en des filles dont je devais me promettre, en moi même, pour ne pas tout gâcher, qu’elles ne deviennent jamais protagonistes des sus-dites intrigues - dois-je préciser, mauvaises intrigues de mauvaise qualité - mon amour pour encore une ou deux dimensions absurdes - le cinéma, la littérature - lubies que je n’arrivais pas à unifier dans une cohérence - type cohérence de vie. Quelque chose comme ça. Mais je m’avouais d’abord que cet allongé était bon, très bon, et que j’avais besoin d’un autre allongé - allongé, si l’on peut dire, de la goutte locale. Cette expression triviale n’est là que pour la diversion, il doit y avoir vingt ou trente ans que les cafés alentours aux gares ne servent plus la goutte locale, mais du calva que l’on trouve dans tous les supermarchés. Boire toutes les piquettes, ou non, les boire, telle est la question.
Il y avait une intrigue qui me tenait à cœur, depuis longtemps, qui me semblait à cette heure coincée dans diverses apories parce que je voyais plus clair nulle part. Le politique, le social. Ainsi, je crois que pour les premières fois de ma courte vie, j’aurais pu regarder sans penser aucune insanités un flic arrêter un mendiant, un pauvre avoir froid, un bulldozer raser pierre après pierre une école pour construire à la place un immeuble de bureaux, ou un parking. On connait l’histoire que j’aurais pu vivre sans sourciller, sans m'en rendre compte, à ce moment, si ça se trouve. Le drame social.
Je ne sais pas si j’ai envie de devenir quoi que ce soit - je ne crois pas, je ne veux pas m’investir. J’ai besoin d’être amoureux et de l’être surtout pas - ou le contraire, ou quelque chose dans ce goût là. j’ai envie de silence, de calme, de simplicité. Je pense à elle, ma maitresse - «la traîtresse !», j’en veux mille autre pareille, en plus d’elle. Je les veux avec elle. Autant dire que je suis mal barré.
Le calva et le beau sourire de cette femme de quarante ans («elle voudrait bien de moi !») aidant, j’ai pensé à autre chose. Ou alors j’ai changé d’avis.
Tout ce que je fais n’exécute jamais qu’une mise en scène de ma solitude. Je me complaît à la vivre comme me rendant triste - alors qu’elle consiste en la croyance, que je souhaite communiquer aux autres, que ce sont eux qui me rendent triste. Qu’ils ne me valent pas, ne me comprennent pas, que c’est leur faute, à eux, qui croient qu’entouré, je suis triste ; parce qu’ils ne m’aiment pas. Il en est de même de mon rapport à la connaissance, à l’autorité, etc.
Non. J’ai toujours besoin qu’on me caresse les cheveux. Je me demande comment je dirais tout ça si j’étais peintre impressionniste. Comme un feuillage, très vert et parfois sombre, défilant par longs traits à la fenêtre d’un train. J’aimerai bien qu’on me décrive comme ça. Je suis vraiment paumé. C’est comme une maladie, c’est comme la dengue.
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